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BibUOTHECA )

Maison pour Dames

DU 31ÊME AUTEUR

La Petite Classe (Epuisé).

Propos dAmes simples.

Monsieur de Bougrelon.

Fards et Poisons.

Histoires de Masques (Épuisé).

Poussières de Paris (Épuisé).

Monsieur de Phocas.

Le Vice errant.

Princesses d ivoire et divresse.

L'École des vieilles femmes.

Madame Monpalou.

L'Aryenne.

Théâtre (i vol.).

Prochainement : Hélie, garçon d hôtel.

JEAN LORRAIN

Maison pour Dames

DIXIEME EDITION

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PARIS

SOCIÉTÉ d'Éditions littéraires et artisticlues

Librairie Paul OUendorff

50, CHAUSSÉE d'aXTIK, 50

1908 Tous droits réservés.

IL A ETE TIRE A PART DOUZE EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE

[Numérotés de i à 12)

PQ

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Maison pour Dames

LAURÉATE

Quand M"* Emma Farnier, la femme de M. Emile Farnier, conservateur des hypothè- ques d'Avignon, lut dans le Laurier d'Or, la Revue d'Art féministe de la rue de la Paix, que le premier prix de poésie du concours ouvert par le Laurier était échu à Florise d'EUebreuse, M"''' Farnier poussa mu cri et le numéro de la Revue lui tomba des mains. Elle demeura un moment figée au milieu de son fauteuil, les pupilles agrandies, halluci- née, puis, se reprenant peu à peu, elle pro- menait un lent regard sur le modeste salon, au mobilier médiocre, elle était assise ; et des fauteuils Louis XV, tendus de satin ce- rise, et du guéridon recouvert d'un tapis de

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MAISON POUR DAMES

velours rouge égayé de bandes de tapisseries ouvrées de sa main, ses beaux yeux tristes allaient se poser dans le jardinet planté de buis taillé et de pins parasols, qui était la seule joie de la maison.

Une palissade verte le coupait en deux. Le vert déteint par la pluie et rongé par le soleil avait tourné au bleu glauque. Durant les heu- res vides de la journée, la jeune femme cli- gnaitsouventdes paupières, s'efTorçantàl'hyp- nos°et essayant, à force de volonté, de retrou- ver dans le moutonnement immobile de la palissade bleue, l'azur remueurde la Méditer- ranée. M"^^ Farnier avait été élevée à Toulon ; après quatre ans de mariage, la nostalgie de la rade et du port, le regret des promontoires découpés de la baie l'obsédaient encore et la jeune femme oisive et sentimentale avait tout le temps de rêver : le ménage Farnier n'avait pas d'enfants.

Mais son extase hypnotisée sur le bois dé- teint de la palissade était brusquement inter- rompue par les apparitions de têtes coiffées

LAUREATE à

de casquettes ou de chapeaux melons, des têtes bourgeoises et insignifiantes roulant, comme des boules sur une piste, au-dessus de la clôture du jardin. C'étaient tout simple- ment des Avignonnais ou des gens des envi- rons se rendant au bureau des hypothèques, et la jeune femme, avec un soupir, reprenait quelque ouvrage de broderie ou, le plus sou- vent, une des brochures éparses sur les meu- bles du salon.

Florise d'Ellebreuse, le premier prix de poésies du concours du Laurier rf' Or, Florise d'Ellebreuse ! Elle répétait et balbutiait ma- chinalement ce nom. Une grande émotion la pénétrait toute, en même temps qu'une stu- peur. Ainsi, elle était la lauréate déclarée du concours du Laurier, car Florise d'Ellebreuse, c'était elle, M""^ Farnier, la petite Emma Claverie des Dames bleues d'Aix-en-Provence, la troisième fille du commandant de frégate Âdalbert Claverie, retraité à Toulon 1 Elle n'en croyait pas ses yeux, c'était pourtant bien son pseudonyme.

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Ce Florise d'Ellebrense imprimé fulgurait à ses yeux comme un feu d'artifice ; les noms des autres lauréates primées suivaient, mais son nom ouvrait la liste. L'article consacré aux poétesses annonçait la publication, dans le prochain numéro, des poésies couronnées; il en donnait môme les titres : \q Laurier d'Or priait aussi les lauréates de faire connaître leurs véritables noms et leurs adresses et de vouloir bien y joindre leurs photographies, qui seraient publiées dans un numéro sui- vant : une fête serait donnée dans les bureaux du Laurier d'Or en l'honneur des trois pre- miers prix.

Si la lauréate hors concours habitait la pro- vince, une somme de mille francs était mise à sa disposition pour ses frais de voyage et d'hôtel ; et Sous les Lauriers roses, la poésie de Florise d'Ellebreuse, était déclarée hors concours.

M™" Farnier eut un éblouissement.

Tant de gloire l'enivrait, la fascinait et l'accablait en môme temps qu'une chose la

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gênait. M""* Farnier n'avait pas confié à son mari l'envoi de sa poésie au Laurier d'Or; elle avait fait la chose à l'insu d'Emile. Le conservateur des hypothèques n'ignorait pas que sa femme taquinât la muse ; il n'y voyait aucun mal, bien qu'il eût préféré voir M""' Farnier surveiller un peu plus la cuisi- nière et s'occuper plus strictement du train de la maison. Le temps qu'elle consacrait à tresser des rythmes et des rimes, elle eût certes pu l'employer plus utilement aux rac- commodages du linge et à la confection de confitures de saison ; c'était un travers de jeune fille qu'il tolérait chez Emma. Il la préférait studieuse et absorbée par ses chi- mères, qu'affolée de toilettes et préoccupée de flirts secrets et de rencontres fortuites avec les officiers de la garnison ; la haute intellec- tualité d'Emma lui était une garantie de sa moralité ; une Muse ne déchoit pas, et puis M. Farnier n'était pas fâché d'avoir à lui une femme supérieure et, quand au café de la Préfecture, M. Maton, le Receveur des con-

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tributions, qui avait fait son droit à Paris et fréquenté des poètes, l'accablait de l'étalage de ses connaissances littéraires, encouragé par M. Colliveau, capitaine de gendarmerie en retraite, qui partageait ses loisirs entre la tapisserie au métier et de laborieux acrosti- ches publiés à la quatrième page du Progrès (TAcignon, le Conservateur des hypothèques réprimait un fin sourire en songeant inpelto : « J'ai mieux chez moi » ; non qu'il comprît grand'chose aux élucubrations de sa femme, mais un espèce de flair et un certain bon sens lui avaient révélé son talent. Mais il se gar- dait bien d'en souffler mot à quiconque : une femme auteur, en province, eût couvert son mari de ridicule et le fonctionnaire déconsi- déré en aurait vu certainement retarder son avancement.

C'était à tout cela que songeait M"" Emma Farnier, car elle n'était point sotte, et puis une chose aussi retardait ses aveux : elle n'a- vait pas communiqué la pièce couronnée à Emile, et la poésie, dont elle se récitait men-

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talement chaque vers, lui apparaissait main- tenant d'une exaltation peut-être un peu bien passionnée pour la femme d'un fonctionnaire et surtout pour l'opinion d'Avignon.

Si elle livrait son incognito, qu'en pense- rait la société de la ville : elle se voyait déjà toisée de haut à la sortie de la Grdnd'Messc.

Et pourtant, tant de gloire entrevue l'exal- tait ! son nom proclamé à tous les coins de Paris, que dis-je, de la France, et même de l'Europe, plus loin encore ! (le Laurier était lu jusqu'en Amérique ; c'était le premier journal féministe de ce temps ; il régnait inexorablement sur une époque uniquement préoccupée et affolée de la femme) ; et puis sa photographie publiée dans la Revue et certainement reproduite dans d'autres jour- naux ; la fête donnée en son honneur ; la bourse de voyage mise à sa disposition ; son volume de vers édité enfin, caries éditeurs allaient accourir vers la première poétesse de l'année, sinon de ce siècle ! Elle ne pouvait pourtant pas sacrifier son avenir, sajeunesse*,'

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à l'esprit étroit d'une petite ville provençale/ Elle en ferait part à son mari, elle dirait tout à Emile : elle ne put pourtant prendre le parti de le faire avant trois jours. Ce délai passé, elle ne pouvait plus attendre, le L«?<mr </' Or parais- sait toutes les quinzaines et il y avait déjà cinq jours de perdus.

Ce soir-là, elle soignait particulièrement le menu, surveillait elle-même l'aïoli et les choux-fleurs au fromage dont Emile était par- ticulièrement friand, et, après le dîner, voyant son seigneur et maître épanoui par une digestion heureuse, les yeux humides el comme frisés par une pointe de Château du Pape (elle avait su le verser à propos), elle se penchait sur son fauteuil et lui mettait Ja Revue entre les mains. Le fonction- naire parcourait vaguement la liste des lauréates. « Qu'est-ce que tu veux que ça me fasse ? disait M. Farnier à sa femme. Mais Florise d'Ellebreuse, c'est moi ! Tu dis! Mais oui, c'est moi, j'ai remporté le premier prix du Laurier d'Or. Comment,

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Florise d'EIlebreuse, c'est toi, mais tu ne m'en avais rien dit ! Florise!! mais tu veux donc nous compromettre à jamais, petite mal- heureuse ! »

Emma Farnier tournait froidement la page et indiquait du doigt au fonctionnaire la requête du Laurier, demandant le nom, l'adresse et la photographie des lauréates; l'annonce de la fêle qui serait donnée en leur honneur et tojs les avantages attachés à la gloire des palmes.

Tant de grandeur oppressait Emile, des petites gouttes de sueur perlaient à la racine de ses cheveux. « Ton nom, mon nom impri- mé dans les feuilles ! ta photographie publiée ! balbutiait-il en épongeant un front moîte, toi, figurant dans une fête de journal avec des actrices et des créatures, mais tu veux me faire perdre ma situation, non, non, non, ça, jamais ! » La promesse de la bourse de voyage et les mille francs mis à la disposition de la lauréate de province coupaient court à ce flux de paroles ; M. Farnier reprenait la Revue

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pour relire l'article. Sous les Lauriers roses était bien hors concours, les mille francs du Laurier dOr étaient bien dévolus à sa femme.

M. Farnier n'avait été que deux fois à Paris. De brefs passages, pendant lesquels, descendu chez des parents âgés, il avait à peine vu la capitale ; et Paris nocturne l'atti- rait, le fascinait comme toutes les phalènes de province. M""" Farnier n'avait jamais été, elle, plus loin que Dijon où, trois fois par an, elle allait cultiver la mémoire d'une vieille tante à héritage. Ce voyage à Paris demandait réflexion.

« Ça te ferait bien plaisir ? » disait-il à sa femme. Emma s'était assise sur ses genoux ; elle avait passé un bras autour du cou d'Emile et, les yeux câlins, la voix enfantine : « Tu le demandes ! » et elle se blottissait, confuse, dans le gilet de son mari.

« Nous y réfléchirons donc ! » et, avec une petite tape sur la joue duveteuse et rose de la jeune femme : « Grande gosse, va ! » et il la repoussait doucement. « Mais celte poésie,

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Sons les Lauriers roses, je ne la connais pas, moi! Ah 1 quelle cachotière tu fais! des Revues publient de toi des vers que j'ignore ! peut-on les connaître ? » C'était là, la pilule amère. « Mais oui, rien de plus facile, faisait innocemment la jeune femme : mais ils sont dans ma chambre. Viens avec moi, nous serons mieux là-haut. Nous étions si bien là. Mais non, mais non, nous serons tout montés. » Emile obtempérait au désir d'Em- ma ; la jeune femme savait ce qu'elle faisait ; au premier, un feu clair pétillait dans la che- minée, des fleurs fraîches en décoraient les vases, M*"^ Farnier installait son mari dans un fauteuil, les pieds sur les chenets, puis elle allait à son secrétaire, en ouvrait la tablette, y prenait un manuscrit, et, baisant son mari sur la bouche : « Lisez, monsieur ! » M. Farnier se recueillait. Les huit pre- miers vers étaient consacrés au décor, mais, au neuvième, le conservateur du bureau des hypothèques fronçait brusquement le sourcil. M. Farnier ne soupçonnait pas à sa femme

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une âme si passionnée, tant de chaleur inat- tendue Tcffarait, sous des lauriers roses, thyr^cs gonflés de sève et raidis de désir,

Eunice, la dryade aux bras svelles et souples A la croupe amoureuse et brûlante...

guettait au passage le retour du pâtre Alexis, plus beau des bergers. Un soir d'orage, lourd d'eflluves et d'émanations troublantes, opprimait le paysage ; un crépuscule tragique enflammait l'horizon, et des nuées d'un déchi- rant lyrisme, des nuées de pourpre et de braise s'y effondraient dans un désordre de lit nuptial dévasté par l'ardeur de deux jeu- nes époux. L'âme d'Eunice était à la hauteur do ce décor emphatique. La dryade haletait, écrasant en vain sa gorge dans la fraîcheur le l'herbe, les mains égarées aux rondeurs de ses flancs. Vénus, tout entière, la dévorait et, dans une langue hyperbolique, mais au verbe superbe, retentissant et meublé des plus chaudes images, la dryade exhalait son âme et son désir sauvage vers la jeunesse et

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la force. virile du beau berger. La sueur avait reparu en lourdes gouttes sur le front de M. Farnicr; un voile venait de se déchirer devant lui; il avait le vertige d'un homme se réveillant soudain au bord d'un précipice ; il n'en revenait pas. Comment! c'était'cette petite femme de tempérament plutôt froid et aux larges prunelles candides, qui avait commis ces vers tumultueux! M. Farnierse mouchait bruyamment et continuait sa lecture.

Les vers qui suivaient n'avaient rien pour l'enchanter. Ils étaient consacrés à la gloire physique d'Alexis.

Depuis seize ans qu"il court les grands bois au réveil,

Sa bouche épaisse a pris l'âpre saveur des mûres,

Et ses lourds cheveux roux, l'or vivant du soleil.

Quoique mâle et viril, il a la lèvre imberbe,

Kt r.Egipan guetteur craint son regard superbe,

S'indignant au contact des regards étrangers.

Car Alexis est chaste en dépit des bergers,

Et malgré leurs présents de fruits et de feuillages.

Garde encor son parfum de fleur vierge et sau'age.

Le conservateur des hypothèques faisait une grimace ; il était noir comme un grillon,

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chevelu comme un Mage et poilu comme un ours; plus maigre, avec cela, qu'un cchalas. Il était évident qu'en évoquant la nudité imberbe et savoureuse de ce jeune éphèbe roux, M""' Farnier n'avait pas songé à lui. La découverte était plutôt pénible : Emile regardait Emma, la jeune femme attachait sur lui la candeur de deux yeux de violette ; elle était sûrement inconsciente. M. Farnier reprenait sa lecture. Le dithyrambe sur la splendeur de chair et les beautés secrètes d'Alex:isse poursuivait pendant dix vers, puis c'était l'entrée en scène du beau pâtre, mais porté sur une civière par des bûcherons de la forêt. Gomme Adonis, Alexis venait d'être blessé à l'aine par un sanglier ; sa nudité blessée saignait dans la pourpre du soleil couchant et le désespoir d'Eunice devenait le prétexte à d'admirables strophes.

La deuxième partie de : Soiis les Lauriers roses (car le poème se divisait en deux) char- mait par son contraste. C'était la rencontre, à l'aurore, d'Eunice et d'Alexis Legucri;

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désir du jeune homme s'était éveillé pendant sa convalescence, et, devant ce désir la nym- phe devenait tout à coup tremblante et chaste; elle s'épeuraitde ses baisers, repous- sait son étreinte. Hardie et provocante dans le désir, avec l'amour la pudeur lui était venue ; la psychologie de ce revirement était très imprévue, très raffinée et très femme, et la poésie s'achevait dans une atmosphère de tendresse émue et d'inattendue douceur. Les . Lauriers roses, éclatants au début comme un incendie, avaient des frissons argentés d'oli- viers dans une aube plus pâle qu'un lever de lune.

M. Farnier était; malgré lui, pénétre, 11 n'en fermait pas moins le manuscrit d'un coup sec et, d'une voix un peu brève : « Je ne vous savais pas ce talent, ma chère... C'est tout réfléchi, je ne vous laisserai jamais publier votre vrai nom, et nous n'irons pas à Paris. Comment, mon ami ! En vérité, vous êtes inconsciente ! La portée des mots vous échappe et vous ne comprenez pas ce

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que vous écrivez, alors ; mais c'est de Thys- térie, de la pure hystérie ; relisez ce passage, vous désirez publiquement cet Alexis... Avec le physique que vous lui prêtez, c'est un adultère mental! Est-ce que j'ai l'âge de ce godelureau, ses cheveux roux et sa nudité de jeune àthlcte?mais je serais montré du doigt, si l'on vous savait l'auteur de ces vers ; mais vous m'y faites publiquement cocu ! » La jeune femme avait un soubresaut de tout le corps : « Oh ! mon ami, mais c'est de la pure imagination, Emile ! Je l'espère bien, mais l'intention n'en demeure pas moins coupable. En casuistique, c'est le péché de délectation morose ; il est classé et prévu. J'ai été élevé chez les Pères... Mais, Emile, je vous jure... Ne jurez rien! Et puis, un point à éclaircir : avez-vous vu déjeunes éphèbes roux, pour les dépeindre avec cette chaleur et cette exactitude ? il y a dedans des détails qui vous compromettent. Mais, mon ami, j'ai lu Théocrite, Homère, les poè- tes grecs, Virgile. Oh ! alors. Et les

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chansons de Bilitis. Et cela, grand Dieu ? » La jeune femme baissait ses longues paupières : « Mais, à la bibliothèque de la ville. vous alliez, soi-disant, pour copier des recettes de cuisine dans les livres des Bénédictins ! Déjà dissimulée ! oh ! le poison de la littérature !... Et les chansons de Bilitis ! vous les avez trouvées à la bibliothè- que ? Non, je les ai achetées à celle du chemin de fer. » Emile levait les deux bras au plafond : « Alors, mon ami ? insistait la jeune femme. Alors, nous allons dormir, nous réfléchirons en dormant. La nuit porte conseil. »

La nuit porta- t-elle vraiment conseil, ou M""" Farnier trouva-t-elle pour Emile les pudeurs frissonnées et les caresses ardentes d'Eunice pour Alexis ?... Mais, le len- demain, le Conservateur des hypothèques se réveillait adouci, ébranlé dans sa résolu- tion. Le soir, le menu était encore plus soi- gné et l'atmosphère de la chambre à coucher plus enveloppante encore, plus intime et

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plus nuptiale... Que fut la nuit? Mais il est certain que, le surlendemain, la volonté de M. Farnier faiblissait. A la troisième aurore, Emma Farnier avait gagné sa cause. Il avait été décidé sur l'oreiller que : \& Laurier d'Or serait informé du véritable nom et de la per- sonnalité de Florise d'EUébreuse, mais on n'enverrait pas de photographie et on ne paraîtrait pas à la fête donnée dans les salons de la Revue. Du coup le voyage à Paris, qui, dès le premier jour, avait fait hésiter les scrupules du fonctionnaire, était tombé dans l'eau.

La lettre d'Emma à la direction AuLaurier (ÏOr partait le matin même à dix heures.

II

M; DE FARENBOURG

Le lendemain, un télégramme tombait au milieu du déjeuner, effarant à la fois Emma et Emile. Il était de la direction du Laurier dOr et adressé à Madame ; la réponse était payée. Télégramme laconique : « M. Emile Farnier n'a-t-il pas fait ses études au lycée de Toulouse? N'y était-il pas de 1882 à 1888, et en même temps qu'un élève appelé Oscar De Mbngey ? On serait reconnaissant à M"° Farnier d'un prompt renseignement. » Et c'était signé, le Laurier. La jeune femme tendait le papier bleu à son mari : « Mais, oui, parfaitement, c'était bien moi, les années 84, 8o, 86, 87, 88, ma sixième, ma cinquième, ma quatrième, ma troisième et ma seconde ; j^ai fait ma rhétorique et ma philosophie chez

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les Pères, à Marseille ! Ce bon Oscar ! si je m'en souviens ! Mais en quoi cela peut-il intéresser la direction du Laurier? Tu vois que ça l'intéresse pourtant, ils deman- dent une réponse. Réponds ! » Un scrupule prenait le fonctionnaire : « Que vont-ils penser au télégraphe ; ces dépêches échangées entre toi et la direction d'une Revue ? Bah ! est-ce qu'ils connaissent ici le Laurier d' Or ; et puis, le connaîtraient-ils, je n'en ai pas moins reçu le télégramme. Le coup est porté. »

M"" Farnier avait de la logique ; le Conser- vateur des hypothèques portait lui-même la réponse au télégraphe de la gare.

Le lendemain, M. Farnier recevait par le pre- mier courrier une lettre du Laiwierd'Or adres- sée à lui-même. Le Conservateur des hypothè- ques eut un éblouissement : le directeur de la Revue, M. de Farenbourg, l'y tutoyait: « Com- ment, c'était lui, ce vieil Emile, ce vieux Laba- dens du lycée de Toulouse, l'heureux seigneur et maître de la femme charmante qui signait

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Floriss d'Ellébreuse? Mais il était coiiïé et n'appréciait pas son bonheur ! M""* Farnier avait du génie; et il s'y connaissait, en poé- tesses ; il venait de lire plus de trois mille manuscrits. Il était tous les jours assiégé par plus de dix belles dames en mal de pla- cer leurs élucubrations. Si Florise d'EUé- breuse, que nul n'avait recommandée à son attention, avait été déclarée lauréate hors concours, c'est que la signataire de Sous les Lauriers l'oscs joignait à l'imagination la plus ardente et la plus personnelle un sens inné de la nature et une conception du monde païen la plus imprévue chez une aussi jeune femme, car M""" Farnier était jeune, cela se devinait à la hardiesse de ses méta- phores comme à la fraîcheur de ses images et à la passion de son verbe... » Et le dithy- rambe continuait pendant dix lignes. Il s'achevait dans desfélicitations hyperboliques, adressées tant au mari qu^à la femme, mais s'aiguisait en fins reproches. La décision de M""* Farnier, qu'on devinait dictée par son

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mari, son refus d'envcide photographie ; son refus, plus grave encore, de paraître à la fùle du Laurier donnée en son honneur, tout cela désolait et désorientait la rédaction du Laurier ; pis, une sourde irritation grondait dans les bureaux de la Revue contre ce mari intransigeant. Ce cher Emile était donc devenu un bourreau? « Tu n'as pas le droit, disait la lettre devenue familière, tu n'as pas le droit, mon vieux, d'étouffer un génie nais- sant et de sacrifier, à une jalousie stupide, à des préjugés bourgeois, à pis peut-être, la carrière et la gloire d'un être marqué par les dieux. Ton veto est un sacrilège ; c'est tout un avenir que tu brises ! En t'opposant à la venue de M""^ Farnier à Paris, c'est l'arrêt de mort de Florise d'Ellébreuse que tu signes ; tu écrases un fruit dans son germe, tu incen- dies une moisson en herbe et tu éteins une étoile ; tu n'es qu'un odieux philistin. »

Emile Farnier, qui lisait, pour la première fois, la prose de M. de Farenbourg, trouvait le directeur du Laurier d'Or malappris et fami-

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lier; une sueur avait reparu sur son front. Emma, qui déchiffrait la lettre par-dessus l'épaule de son mari, buvait du lait et du miel. L'explication du tutoiement et de la familia- rité arrivait enfin: M. de Farenbourg n'était autre qu'Oscar De Mongey, le De Mongey du lycée de Toulouse, ce cancre. Ce mauvais élève d'Oscar, le dernier à toutes les compo- sitions, était devenu le directeifi' de la Revue la plus littéraire de Paris ; ses jugements faisaient loi, de Farenbourg lançait les répu- tations, inventait les talents et découvrait les étoiles. Le Laurier d'Or proclamait les gloires, décernait les couronnes et disposait des palmes ; \q Laurier d'Or avait l'oreille du Ministère et un pied à l'Académie, et il était, de par le génie de Florise d'Ellébreuse et de par le hasard d'une enfance commune, atta- ché tout entier à l'avenir de W" Farnier !

Emile respirait. La lettre se terminait en objurguant et suppliant M. Farnier de ne pas différer d'un jour le voyage de Florise d'Ellé- breuse à Paris. M. de Farenbourg était dis-

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posé à tous les sacrifices pour lancer un génie qu'il avait découvert. Ce cher Emile n'avait qu'à accompagner sa fenjme ; il obtiendrait bien un congé d'un mois ; il fallait trois ou quatre semaines, pas plus, pour imposer Florise d'EUébreuse à Paris. M. de Farenbourg comptait sur le ménage à la fin de la semaine ; il réclamait à M"*" Farnier sa photographie pour son prochain numéro, une ou deux poses autant que possible (il choisi- rail), photographie en robe décolletée natu- rellement ; les épaules et la gorge d'une jeune femme impressionnaient toujours favorable- ment le public.

Emile et Emma échangeaient un regard consterné. M"^ Farnier ne possédait pas de photographie en robe décolletée et puis, en eùt-elle possédée, jamais, au grand jamais, autant pour la carrière d'Emile que pourl'opi- aion des Avignonnais, elle n'aurait consenti à être publiée ainsi dans une revue illustrée !

Les mil 1 e francs de bourse de voyage étaient, Qaturellement, à leur disposition, et, en cas

M. DE FARENBOURG 2a

de faux-frais supplémentaires, le Laurier d'Or était là. M. Farnier n'avait pas à s'en préoccuper, la caisse de la Revue leur était ouverte ; le Laurier se rembourserait sur la copie de Florise, car M. de Farenbourg, dès le lancement de la jeune femme et sa présen- tation à la société parisienne, comptait bien commander un roman à M""*" Farnier.

Les deux époux se regardaient, pris à la fois d'une envie de rire et de pleurer. C'était la gloire et c'était la fortune ; leur joie se figeait dans une stupeur, puis, tout à coup, ils tom- baient dans les bras l'un de l'autre.

Dans la journée, le Conservateur des hypo- thèques répondait la lettre qu'il fallait ; il l'avait écrite sous la dictée de sa femme. Le ménage Farnier irait donc à Paris, le temps de demander le congé que monsieur se faisait fort d'obtenir, il y avait droit depuis deux ans ; ils débarqueraient à la rédaction du Laurier d'Or.

Florise d'Ellébreuse n'avait pas de photo- graphie en robe décolletée et envoyait à M. de Farenbourg la seule qu'elle crût digne

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du Laurier ; le surlendemain, une lettre amicale de ce cher Oscar remerciait M'°' Far- nier de son envoi, mais il lui déclarait qu'il n'avait rien pu faire de sa photographie. Ça n'avait, d'ailleurs, aucune importance. Le prochain numéro du Laurier publierait les portraits des neuf autres lauréates du con- cours ; M. de Farenbourg aimait autant que celui de Florise d'Ellébreuse n'y figurât pas ; il lui consacrerait un numéro spécial. Le pro- chain numéro contiendrait seulement sa poésie avec un commentaire qui exciterait d'autant plus la curiosité ; mais Oscar De Mongey suppliait instamment M"^ Farnier de se faire photographier au plus vite. Si elle répugnait à être reproduite épaules nues, ne pouvait-elle se faire photographier dans quelque costume pittoresque, drapée à l'an- tique dans un décor de plein air, bois d'oli- viers ou ruines historiques, une de ces ruines qui abondent à Avignon. C'était une chance pour Florise d'Ellébreuse d'habiter la ville des Papes, elle trouverait sûrement dans

M. DE FaRENBOURO 27

l'ancienne Chartreuse de Villeneuve un cadre romantique encadrer sa beauté.

Pour mieux renseignerla jeune femme sur ce qu'il désirait d'elle, M. de Farenbourg lui envoyait un numéro du Laurier, déjà vieux d'un an, une jeune poétesse était portrai- turée selon l'esthétique la plus propre à enthousiasmer l'opinion.

Le ménage dépliait avidement le numéro ; il trouvait de suite la page intéressante; on l'avait, d'ailleurs, marquée au crayon bleu. Une jeune femme s'y étalait, couchée sur une stèle de marbre ombragée de lourds feuil- lages d'eucalyptus. Enroulée dans une étroite draperie orientale, un bout d'épaule nue émergeant des broderies de l'étoffe ; la poé- tesse, une face prognate aux yeux largement ouverts sous un front couronné de chèvre- feuille, se cambrait dans la gaine de soie qui la moulait. Deux vers en exergue donnaient la psychologie du portrait :

Mon âme vous regarde à travers mes yeux doux. Sauvagement et sans pilié, comme une louve.

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M. et M"** Farnier échangeaient une fois de plus un regard navré : « Vraiment, ce cher Oscar en demande trop ! » concluait M. Far- nier. M™* Farnier était de son avis : il n'était pas possible de traverser Avignon, môme en. voiture, dans un pareil costume et d'al- ler poser ainsi dans n'importe quel coin de Villeneuve. En pleine solitude on eût ameuté la ville, et puis, à quel photographe se confier? Le lendemain, on eût été montré au doigt. « Il n'y faut pas penser, concluait la jeune femme, nous emporterons notre album de photographies à Paris ; l'important est d'y partir le plus tôt. Ici on est épié, sur- veillé, sans liberté aucune. » Emma parlait d'oi-, Emile se rangeait à son avis. Le congé de M. Farnier arrivait justement le soir. Au dîner, on arrêtait le départ pour le surlende- main. — « Oui, le plus tôt sera le mieux, proclamait Florise impatiente ; je commande- rai mes robes là-bas'. Gomment, des robes !

mais tu en as déjà Mes robes d'ici, à

Paris, ripostait la jeune femme, mais je

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serais ridicule! Qu'est-ce que cela te fait, puisqu'un crédit m'est ouvert au Laurier d'Or ! Une lauréate hors concours ne s'habille pas comme une bourgeoise d'Avignon ! » Il n'y avait rien à dire, M. Farnier, le front soudain assombri, humait dans l'air l'odeur de vagues désastres.

Pendant deux jours, une bousculade de malles ébranlait du grenier à la cave le calme logis de la rue Vice-Légat. La vieille cuisi- nière ne reconnaissait plus madame; une femme de journée avait été requise pour l'ai- der à boucler les valises. Au bureau, mon- sieur gourmandait les deux scribes, une fièvre emplissait la maison.

Et puis ce fut le départ. L'omnibus de l'hôtel Grillon venait prendre les bagages, leur quantité était telle qu'on eût pu croire à un déménagement. Le ménage se rendait à la gare à pied ; en chemin, il rencontrait le facteur qui lui remettait une lettre et le der- nier numéro de quinzaine, celui paru l'avant- veille.

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A peine dans le train, Emma dépliait la Revue avidement. Le numéro contenait le portrait des neuf premières lauréates : les cinq premières couronnées, en première page ; les quatre autres, au verso. Un blanc au milieu de la série marquait la place de sa photographie absente. Un loup de velours noir ouvrait ses yeux vides à l'endroit même oii aurait sourire son visage. Sous le loup, s'étalait son nom : Florise d'EUébreuse, hors concours. Trois points d'interrogation en soulignaient l'énigme. M. de Farenbourg avait bien fait les choses. Son poème Sous les Lauriers roses et son portrait étaient annoncés pour le prochain numéro ; une brève notice informait le public que le pseu- donyme de Florise d'EUébreuse cachait une jeune femme charmante, mariée à un ionc- tionnaire du Midi, et occupant, dans le monde officiel, une haute situation ; des raisons personnelles empêchaient jusqu'ici la poé- tesse de trahir son incognito, mais le Laurier d'Or se faisait fort de triompher de ses scru-

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pules et, dans quinze jours, révélerait à ses lecteurs un nom qu'ils connaissaient déjà. « Je n'aurais jamais cru Oscar aussi fort, faisait M. Farnieren parcourant le numéro, il a tiré parti même de nos hésitations, quel bluff! » Mais, du coup, ils étaient engagés.

]Vr"^Farnier s'applaudissait maintenant de ne pas avoir eu de photographie convenable ; elle s'applaudissait surtout de ne pas figurer dans la galerie des autres lauréates, dont la plu- part déjà mûres, exhibaient, jusqu'aux der- nières limites de l'impudeur, des opulences de gorges qu'il eût été de bon goût de voiler ; mais la préciosité des attitudes, l'extrava- gance des coiffures, la prétention des joaille- ries étalées, marquaient ces femmes de l'indé- lébile sceau de la littérature; la majorité des candidates était grasses et déshabillées à la grecque ; les maigres, ennuagées de gazes et de tulles, affectaient une simplicité voulue. L'une d'elles, Gorisandre de Sénancourt, avait une libellule posée sur l'épaule. Florise d'Ellébreuse trouvait que les vers de ces

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dames ressemblaient à leurs portraits. Elle n'avait même pas ouvert la lettre de son directeur, elle la donnait à Emile et s'assou- pissait dans l'angle du compartiment. Le rapide de Paris emportait ses rêves.

A Avignon, le brusque départ du ménage était vivement commenté ; ce congé d'un mois au Conservateur des hypothèques pas- sionnait l'opinion : Qu'allaient-ils faire à Paris? On interrogeait la vieille cuisinière; elle avait bien surpris des conversations? De propos en propos, on concluait que ]yjme Parnier avait un engagement au théâtre et allait débuter sur une scène du boulevard.

Le rapide les mettait à neuf heures du matin, en gare. M. deFarenbourgleur avait lui-même indiqué un hôtel ; leurs deux chambres y avaient été retenues. C'était un vieil hôtel de province, situé en plein fauboiirg Saint-Ger- main, entre la rue du Bac et la rue Bona- parte, au coin d'une des petites voies débou-

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chant sur le quai. Maison de prix abordable et de toute tranquillité. M. de Farenbourg leur avait bien recommandé de ne donner leur adresse à personne; ils auraient été assiégés de Taube au soir par les reporters à court de copie et n'auraient plus une minute à eux. M. de Farenbourg ne se souciait pas de voir les autres journaux accaparer sa muse et son étoile. L'hôtel avait été choisi sans téléphone, c'était une garantie de plus, M™^ Farnier y serait moins dépaysée que dans quelque Palace moderne bourdonnant de continuelles allées et venues et de sonneries perpétuelles. Dans sa lettre, le rédacteur du Laurier d'Or conseillait à la jeune femme de se reposer tranquillement toute la journée ; il passerait vers les cinq heures lui présenter ses hom- mages. Florise d'Ellébreuse défaisait donc méthodiquement ses malles ; l'hôtel Florian la ravissait. La chambre haute et claire toute en boiseries de l'autre siècle, ouvrait deux fenêtres sur la grisaille des toits du Louvre et le mouvement des quais. La

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jeune femme ne pouvait détacher ses yeux du lit ardoisé de la Seine, des bateaux-mouches, des lourds chalands et des balcons ouvragés et dorés de l'emphatique et vieux Palais.

A midi, le portier de l'hôtel remettait un petit bleu à Emma ; M. de Farenbourg s'y désolait de ne pouvoir se présenter à l'hôtel Florian; ce n'était que partie remise, mais il était débordé d'affaires. Il priait ce bon Emile de vouloir passer à la rédaction du Lam7>r<f Or, rue de la Paix, vers six heures; ils prendraient langue et M. de Farenbourg donnerait à M. Farnicr quelques instructions nécessaires. La gloire de Florise d'EUébreuse s'organisait.

Emile, très ému, se mettait dès deux heu- res à sa toilette. Emma était consultée : « Ta jaquette, ta jaquette ! » faisait, à la fin, la jeune femme, et, après avoir noué elle-même la cravate, elle mettait son mari dehors : « Hé, pas de fiacre, vas à pied », insistait-elle, penchée en peignoir sur la rampe de l'esca- lier : « Tu as une heure à toi, tu as tout le temps, suis les quais, c'est tout près,

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juste en face et n'arrive pas avant ! » M""' Emma Farnier était déjà Parisienne.

A huit heures, M. Farnier rentrait, ravi ; il trouvait Emma à table. M. de Farenbourg avait été charmant, il ne l'avait fait attendre que cinquante-cinq minutes, mais quel accueil! Ils s'étaient tutoyés simultanément, comme s'ils s'étaient quittés la veille, mais quelle métamorphose ! Jamais lui ne l'aurait reconnu, mais Oscar De Mongey l'avait remis de suite: « Tu n'as pas changé », lui avait-il dit en lui tendant la main.

Ce n'était pas le cas de De Mongey. II avait trouvé un monsieur chauve au crâne luisant comme une bille d'ivoire, les cheveux rame- nés sur les tempes en deux touffes de neige, une face de diplomate entre deux longs favoris en nageoires. ce brouillon de De Mongey avait-il trouvé, lui, jadis rougeaud et suant de santé, cette minceur aristocratique, cette pâleur de cire, ce profil de duc et ces allures d'ambassadeur? Un torse d'écuyer moulé dans une redingote dernier style, un panta-

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Ion sans im pli et des^mains baguées, comme celles d'un dentiste, complétaient le person- nage ; dans les plis étoffés d'une cravate de satin olive une perle énorme miroitait d'un fabuleux orient. Si M. de Farenbourg l'avait fait attendre cinquante-cinq minutes, il en avait mis cinq à l'expédier. Il l'avait fait à peine asseoir : « Vous êtes bien arrivés ! Tant mieux ; parlons bien et peu ; je n'ai que quelques minutes à te donner. M""" Farnier va bien ! c'est l 'important. Je vous enverrai demain matin mon photographe, elle pourra le rece- voir?— Ton photographe, mais Oh!

pas de questions ! Laisse-moi faire, aucune de vos photographies ne peut convenir. Oh ! je ne les ai pas vues, mais je le sais d'avance. Mon photographe se présentera demain chez vous, à dix heures, avec des albums et des numéros de revues similaires ; il expliquera à ta femme, elle comprendra très bien, elle est très intelligente et maintenant sauve-toi. Excuse- moi, j'ai vingt visiteurs qui m'attendent. Je t'ai fait passer avant ton tour. Mes hommages

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chez toi. Et M"^ Farnier que j'aurais tant voulu saluer ! et, domain, je ne suis pas libre ! Ah ! ce journal ! Au fuit, venez dîner avec moi après-demain. Je vous invite au restaurant; delà, nous irons au théâtre, j'ai une loge aux Français. Au restaurant, oui, au restaurant, au cabaret, chez moi impossible, M"**^ de Farenbourg est souffrante. Ah ! tu es marié ? Sans doute, tu ne le savais pas ! Chez Paillard, à huit heures et demie, Pail- lard, Chaussée-d'Anlin, répétait-il à M. Far- nier ahuri, d'ailleurs, mon auto ira vous prendre. Ce sera plus simple ; nous arriverons après le deuxième acte ; la pièce est mau- vaise. » Et il mettait M. Farnier dehors.

Le fonctionnaire traversait une anticham- bre encombrée de solliciteurs. Il passait, toisé de haut par de grands larbins, immo- biles dans des livrées marron relevées d'ai- guillettes d'or. Leurs mollets soyeux, leurs culottes courtes, de longues enfilades de salles, emplies de rédacteurs entrevus par des portes à chaque instant refermées et rouvertes, et

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une incessante sonnerie de téléphone en imposaient à M. Farnier. L'installation du Laurier d'Or était splendide ; ses bureaux occupaient tout un second étage de la rue de la Paix, au-dessus d'un grand modiste et au-dessous d'un grand couturier.

M. Farnier rentrait à l'hôtel pénétré d'admi- ration ; le souvenir de sa visite l'hypnotisait. Il en racontait à Emma toutes les phases. Flo- rise d'EUébreuse écoutait de haut son mari, et le jugeait vaguement un pauvre homme. Dans tout ce récit elle ne voyait qu'une chose : le photographe viendrait le lende- main, u Dis que je n'ai pas de pressentiments ! disait-elle au Conservateur des hypothèques. Je me suis fait coiffer. Gomment me trouves- tu? hein? c'est du flair! » Les lourds che- veux châtain clair de M™" Farnier, ramenés sur le front en bouclettes folles, la casquaient comme d'une conque de métal ; la nuque dégagée affinait son galbe ; les boucles sur le front éveillaient sa physionomie. M. Farnier trouvait sa femme plus blonde, avec un air

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vaguement cocolle. Emoustillé par cette nou- velle Emma et peut-être excité par la trépi- dation du train, à peine au lit, M. Farniei voulait prouver sa tendresse à sa femme ; ^|rae Farnier le repoussait. Elle craignait pour ses frisures ; le photographe venait le lende- main !

Et ce fut la première journée du ménage à Paris.

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DEVANT L'OBJECTIF

Le lendemain matin à neuf heures, M"** Far- nier était sous les armes. Son premier soin, en se levant, avait été de vérifier le mouve- ment de ses boucles. Un peignoir, beaucoup trop léger pour la saison, l'enveloppait; on dut faire du feu; M. Farnier le déplora, car on était le quinze avril. Intuitive, la jeune femme avait envoyé son mari acheter une gerbe de lilas, puis elle avait réclamé et obtenu de l'hôtel un vase. Ce feu flambant et les fleurs élcgantisaient un peu la banalité de la cham- bre. M"^ Farnier avait mis, puis retiré ses bagues; tant de parures eût été bourgeois. Un coup d'œil à la haute glace tachée de l'appar- tement la rassurait. Un nuage de veloutine, un soupçon de rouge aux lèvres et une ombre

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de kohl entre les cils la rendaient vraiment désirable. La veille, pendant l'absence de son mari, Emma avait sauté en fiacre et avait dévalisé la parfumerie du « Bon Marché ».

A dix heures, le garçon venait avertir que le photographe était en bas au salon, et atten- dait le bon plaisir de M""^ Farnier; il remettait aussi une carte : « Monsieur Robert Evimore, photographe d'art. » « C'est lui, vas le rece- voir, faisait la jeune femme à son mari; tu le feras monter ici. »

M. Farnier s'exécutait.

M. Robert Evimore était un long jeune homme blond, qu'une évidente ressemblance avec le Nazaréen destinait aux carrières artistes. Du Christ il avait les longs yeux bleus cillés de noir, les lourds cheveux ondes et la maigreur transparente. Cette ressem- blance était peut-être un peu travaillée, car un savant coup de fer avait certainement divisé sa barbe en deux peintes. Un complet bleu violet moulait sa sveltesse ; une cravate rose saumon éclairait sa pâleur. « Madame

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Florise d'Ellébreuse, faisait-il, courbé en deux sur le seuil, je suis envoyé par le Lmi- rier... Je sais, monsieur, daignez donc vous asseoir. » Et la jeune femme poussait un siège ; M. Evimore l'indiquait au chasseur galonné qui l'accompagnait, chargé d'un im- mense carton; il allait et venait dans l'appar- tement, inspectant les boiseries et les hautes fenêtres, cherchant un point de repaire pour sa vision : « Oui, ces fenêtres ! la vue est admirable, le Louvre, la Seine, monologuait- il en arrondissant les doigts; et puis, contre cette console, en y mettant le vase, avec un faux jour... » Et il déplaçait la gerbe de lilas. jyjme Parnier le regardait dans une stupeur : « Oh! ne vous inquiétez pas, madame, c'est pour ma mise au point, je cherche. Le point de repaire est tout, en photographie. Vous aller me photographier ici? Sans doute. Il faut profiter de cette vue, et puis l'apparte- ment a du style ; c'est très province, très faubourg. » M. Farnier croyait devoir inter- venir : « Nous avons apporté-toute une série

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de photographies, notre alhum; et, dans notre album... » M. Robert levait la main : « Inu- tile. Les publications comme le Laurier d'Or, Fémina, la Vie heureuse sont très spéciales ; il faut que les photographies reproduites im- pressionnent et charment le public. C'est notre affaire, une affaire de métier et surtout d'habitude. Oh! ne vous préoccupez do rien; tout mon attirail est en bas, il était inutile de le faire monter ici si l'appartement ne s'y prêtait pas; j'ai tenu à voir, à m'assurer d'avance. Allez, Wilhem ! » Le chasseur s'éclipsait. « D'ailleurs, nous en ferons d'au- tres en plein air. M™^ d'EUébreuse est d'Avi- gnon? — De Toulon, rectifiait M. Farnier, mais nous habitons Avignon. Toulon, Avignon! s'exclamait le photographe, à merveille ! Paysages décoratifs et suggestifs ! Toulon! la rade, les promontoirs, le cap Brun, les souvenirs de Bonaparte. Avignon, le château des Papes, le Dôme, Saint- Agricole Pétrarque rencontra Laure, tout le moyen âge pontifical et religieux ! Oh ! nous ferons

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de très, très belles choses. Oh ! ce ne sera qu'une affaire de superposition. » Emile et Emma échangeaient des regards inquiets. M. Evimore daignait enfin remarquer leur ahurissement : « Je vous demande pardon, je suis mon idée, sans me préoccuper de... C'est que je cherche à tirer parti de tout ce que je vois et de tout ce que vous me dites. » « Les albums? » demandait-il au chasseur qui avait reparu, portant un objectif et tout un attirail de photographe.

M. Robert étalait les albums sur la table; c'étaient des collections de journaux illustrés; M. et M""* Farnier comprenaient de moins en moins. M. Robert les faisait asseoir à côté de lui, monsieur à droite, madame à gauche : « Nous allons feuilleter ces Revues, ce qui nous évitera un tas d'explications. Ces Illus- trés sont tous consacrés à la gloire de la femme, la femme peintre, la femme artiste, la femme sculpteur, la femme auteur. Fc'mina a tenu longtemps le record, le Laurier d'Or est en train de le supplanter ; Fémina a eu

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des trouvailles de génie. Je vais vous les faire admirer et vous comprendrez alors ce que je veux de vous ; car il n'y a pas que les photo- graphies, il y a le texte qui les accompagne, et c'est de la parfaite harmonie du texte et du portrait que naissent l'intérêt et l'imprévu qui passionnent l'opinion. Tenez dans ce numéro, par exemple, cet article intitulé : Que Font-elles'^. Article consacré à des femmes de lettres célèbres et déjà mûres. Cette belle dame poudrée aux allures de marquise; Sa Majesté la reine de Roumanie, Carmen Sylva. Que dites-vous de ce texte : S. M. la Reine de Roumanie, Cannen Sylva... Ecrit en ce mo- ment le livret cCiin opéra dont la musique sera composée par le Jeune Florizel, un petit musi- cien de treize ans, dont le talent s'affirme déjà considérable... Ce petit Florizel est-il assez cour d'Allemagne, principauté des Balkans et xviii* siècle? On dirait une page de la vie de la grande Catherine. Cette femme à figure expressive, coiffée d'un tricorne de cour est M™" Séverine. Il nous importe peu de savoir

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qu'elle prépare, à Pierrcfonds, un roman populaire. M™^ Daniel Lesueur, sur la place Saint-Marc, à Venise, entourée de pigeons, a la banalité d'une carte postale ; la Force du passé, le roman qu'elle prépare, perd tout in- térêt par le déjà vu du décor. Cette jeune femme, assise sur un banc de jardin avec un joli enfant, debout, appuyé contre elle, nous charme et nous intrigue au contraire par sa touchante attitude ; et puis la discrétion de la réclame : Madame Gabrielle Rêvai prépare deux volumes à Aix-les-Bains. C'est discret comme un bouquet de violettes. » Cette lon- gue femme au visage étroit de Luini, debout contre un massif d'azalées, se recommande surtout par la maestria de la pose car le texte est insignitiant : M^"" J. Marni prépare une grande féerie, une comédie : les Pacifiques. M. Robert avait tourné la page : « Voyez au verso. M'^'^de Peyrebrune nous informe qu'elle passe ses étés à Biarritz et y peint au milieu des rochers. Ce texte égare l'opinion, c'est une femme auteur et non une femme peintre. Il

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n'y a donc à retenir dans ces trois pages que la reine de Roumanie et M""" Gnbrielle Réval; mais tout cela est approximatif, puis- qu'il s'agit de femmes connues et que vous êtes à connaître. C'est de votre passé et de votre présent qu'il faut informer le public. Ces dames appartiennent déjà à l'avenir. Vous saisissez, n'est-ce pas? »

Le jeune homme avait atteint un autre feuil- let de l'album : « Prêtez toute votre attention à ces pages intitulées : Ménages d'artistes. Le public est très friand de l'intimité de ses gloi- res. Je suis très fier de ce numéro, car j'y ai collaboré. J'étais alors attaché à Fémina. »

^jme Parnier contemplait de tous ses yeux une longue jeune femme à la physionomie de langueur, debout sur les degrés d'un esca- lier de jardin. La lourde retombée de sa robe noire, répandue sur les marches, sa minceur et la tristesse de son attitude la désignaient comme une créature d'élite; des mimosas, jaillis on ne sait d'où, l'emprisonnaient d'une mouvante guirlande.

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a M"""^ Edmond RosLand, faisait M. Robert, lisez le texte, il est admirable : 1/*"" Edmond Rostand, exquiscment poète, s'est faite, main- tenant, la Muse exquise de son jnari. Ce joli homme au front de génie, à la tète pensive, est le mari. Son texte est parfait : M. Ed- mond Rostand, toujours insatisfait, recherche les encouragements de M'^" Rostand, qui entoure son mari de mille sollicitudes. C'est la réclame cubique. Ce couple, penché sur un manuscrit, est le ménage Catulle Mendès. Je me suis opposé de toutes mes forces à cette attitude; elle donne au mari, comme à la femme, un caractère trop bourgeois. Le texte vaut la photographie : M. et M"^ Catulle Mendès. Sont de grands travailleurs. S'ils ne collaborent jamais effectivement au même ouvrage, ils se consultent réciproquement sur tout ce qu'ils font, et l'un nest véritablement satisfait de sa besogne que si l'autre l'ap- prouve. Le public n'aime pas les ménages si unis. Cette intimité rappelle, il est vrai, Plii- lémon et Baucis, mais fait songer aussi à

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M. et M""' Denis, La photographie et le texte du ménage Dorchain sont un chef-d'œuvre : il/, et M"^" Dorchain vivetit très simjylement parmi de belles œucres d'art. Le texte et la photographie sont de moi. Je ne vous parle pas de M. et M™* Henri de Régnier. Tout ce que font ceux-là est si discret que ça ne dépasse pas la rampe. C'est une élégance. »

« Oh ! mais rien de plus facile, alors, s'exclamait M""^ Farnier ; cela va être char- mant de nous photographier, Emile et moi ! » M. Robert arrêtait ce bel élan : « Ah ! distin- guons, madame, il s'agit, ici, de ménages d'artistes. MM. Rostand, Catulle Mendès, Dor- chain, Henri de Régnier sont des poètes, des écrivains connus. M. Farnier est fonction- naire, sa photographie n'aurait aucune raison d'être, aucune saveur. Ce n'est pas la femme c'est le mari qui fait le ménage d'artistes. Florise d'EUébreuse a beau être un déli- cieux poète, son intérieur sera toujours un intérieur bourgeois. Y évoquer la présence de M. Farnier serait dangereux; M. Far-

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nier ne sera jamais que le mari de la Reine. »

Emile trouvait que M. Evimore allait un peu loin; il se rebiffait : « Oh ! je vous en prie, ne prenez pas ce que je dis au pied de la lettre, s'exclamait M. Robert, j'exagère à des- sein pour vous faire comprendre. Il y a mieux que l'harmonie du texte et de la photographie pour surexciter le public, il y a l'antithèse de ce texte avec le personnage que s'imagine l'opinion. Une légende veut les artistes viveurs altérés d'émotions violentes et s'agitant dans le désordre et la passion. On les représente dans des intérieurs d'étude et de calme, la chose est très, très forte... même pour ce numéro, que je ne fais que vous soumettre, à titre de renseignement : Artistes parisiennes en vacances. vont-elles ? On croit, généra- lement, les actrices dépensières, affolées de plaisirs et brûlées dans la vie des ardeurs outrancières qu'elles incarnent au théâtre. Admirez l'antithèse. Cette jeune femme, s'at- tardant, en large capeline de jardin, au ber-

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cernent d'un rocking-chair et là, dans l'om- bre feuillue d'un parc, s'amusantà câliner un chien, c'est M"" Segond-Weber, l'étoile de rOdéon, aujourd'hui sociétaire : M""^ Se- cond-Weber, dans sa propriété, sur les bords de la Marne, se repose des fatigues du théâtre en élevant des bêtes, des chiens, des oiseaux, des tapins et des poules. Eh bien, le public est ravi d'apprendre qu'une tragédienne de la valeur de M""* Segond-Weber, au lieu de poi- gnarder et d'empoisonner les gens et de se consumer d'amour, comme Camille, Lucrèce Borgia et Marie Tudor, se consacre, dans la vi^ réelle, à l'élevage des poules et des lapins. Cette belle personne, campée au pied d'une meule de foin, avec, à la main, un râteau de faneuse, est M"^ Marthe Régnier, à Bois-le-Roi : Retour de Londres et fixée pour quelques jours à la campagne, elle partage son te7nps entre l'automobile, l'équilation et le travail des champs. Rien de bien saillant, comme vous voyez. Le souci du sport gâte un peu ces vacances-là. La photographie du

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dessous, trop noire et mal réussie, représente W Berthe Bady à Forges-les-Eaux : M"' Ber- the Bady se prépare aux fatigues de la sai- son prochaine, dont elle sera une des étoiles les plus recherchées (la phrase est maladroite), en pratiquant des sports un peu rudi?7ientaires, le canot à rames et la projnenade à âne.

« Quant à celle-ci... (M. Robert désignait, allongée dans l'herbe haute d'une prairie, une longue forme blanche enroulée, tirebouchon- née plutôt dans les plis compliqués d'une tunique d'ange ou d'une chemise de nuit de l'espèce d'abat-jour en mousseline, dont s'om- brageait le profil de la femme étendue là, dans un abandon prétentieux et voulu, fei- gnant de lire ou lisant, et M"^ Farnier s'éton- nait. M. Robert scandait la légende : M"* Georgette Leblanc, a Cruchet-Saint-Siméon. J/""^ Georgette Leblanc unit, dans sa dis- traction de vacances, la simplicité' de la vie rustique aux difficultés de la vie littéraire... Il eût mieux valu, peut-être, ne pas parler de simplicité, déclarait M. Robert, d'un ton

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bref... En somme, la palme de ces pages demeure àM"*" Piérat... i¥"* Piérat, à Bougi- val emploie ses loisirs à coudre et à broder de délicats otivrages de lingerie. Regardez, ma- dame et monsieur. La pose est charmante, d'un naturel exquis, et M"^ Piérat est une des plus jeunes et des plus talentueuses pension- naires de M. Claretie. Elle a mis dans le mille. Ceci pour vous prouver... et M. Ro- bert fermait la livraison que le public est un grand enfant, épris surtout d'imprévu. Il est ravi d'apprendre que ses artistes préférées ont des goûts de petites bourgeoises, mais ce qui le ravit dans une tragédienne et une éloile de comédie, le décevrait en vous. 11 exige plus d'envolée de ses poétesses, et nous avons le modèle du genre ».

Et le photographe atteignait une autre publication.

Illa feuilletait lentement, il y eut un silence : « Ça, c'est le nec plus ultra du genre. On ne peut pas aller plus loin, on ne peut pas faire mieux, et ce n'est pas Fémina qui en

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tient le record, mais la Vie heureuse. Et notez qu'il s'agit d'une poétesse, d'une écri- vain comme vous.

« M°^ Lucie Delarue-Mardrus. Vous ne pouvez ignorer ce nom! M"° Lucie Mardrus, M'"^ de Montgomery et M""^ de Noailles sont actuellement les trois premières poétesses de France. Vous allez bientôt, être la quatrième madame. Non seulement M"^ Lucie Mardrus a du génie, mais elle a Ir. chance d'avoi.r pour mari un érudit et un voyageur doublé du plus rare écrivain. Auteur de la plus belle traduction des Mille et une miils^ M. Mardrus a préparé une traduction du Coran et vient dètre commissionné par le gouvernement à travers l'Algérie et la Tunisie pour recueillir les documents nécessaires à son œuvre. M. Mardrus a emmené avec lui sa jeune femme. Non seulement M"" Lucie Mardrus a eu la chance de parcourir et de visiter le plus beau pays du monde, mais son mari a eu la géniale idée de la kodachquer dans les sites les plus imprévus et les costumes les plus

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captivants. Le numéro, dont je vous fais les honneurs, est consacré aux voyages de jyjme Mardrus à travers la Haute- Afrique. Au point de vue public, c'est la plus admirable réclame. Vous me suivez, n'est-ce pas? Je vous fais grâce du médaillon. M"^ Lucie Mar- drus a un très joli profil, mais moins joli que le vôtre, madame. Examinez, à gauche, ce jeune boy à cheval, la tête auréolée d'un grand feutre boer. Bien en selle et droite sur les élriers, cravatée de haut sur un col carcan, c'est M""" Lucie Mardrus elle-même. Le texte est explicite : Montée comme un garçon sur un cheval arabe, svelte et fine, cette jeune femme qui rêve d'explorer V Arabie, chevauche devant les horizons infinis du désert. Ce jeune homme la cigarette aux lèvres, le poing sur la hanche, guêtre de cuir fauve et pantalonné de velours, est encore M"'^ Lucie Mardrus, Comment voulez-vous que le lecteur résiste à un travesti aussi suggestif? Plus bas, nous retrouvons la jeune femme vêtue d'une lon- gue tunique, debout contre une balustrade

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qui domine le désert. Ici, le texte est un chef-d'œuvre : Sur la colline de Byrsa, qui fut la citadelle de Carthage, devant le pay- sage désolé frémissent quelques oliviers^ la jeune femme, ayant repris la longue robe des Muscs, met sur ces ruines la grâce du génie vivant. Il n'y a rien à ajouter à cela... Je vous fi il grâce de la photographie oii M""* Mardrus est reproduite dans les jardins de la Marsa, causant avec la princesse Nazeli. En Tunisie, toutes les étrangères démarque sont admises auprès des princesses beylicales ; je vous fais grâce du cul-de-lampe la poétesse nous est montrée causant avec son mari en zouave. En Afrique qui est-ce qui n'a pas un zouave ou un spahi dans sa vie? mais le cliché s'affirme le génie de ce mari bon organisateur de la cloire de sa femme, c'est celui du milieu de la page. Admirez ce jeune garçon assis, les jam- bes croisées dans les racines d'un arbre. Le complet kaki de nos coloniaux l'étoffe et l'af- fine à la fois; un passe-montagne, savam- ment ramené sur les yeux, le coiffe d'une tiare

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de sphinx. C'est presque un portrait de Maître ; la légende est digne du portrait : Les monta- gnes de la Kroumirie, i^rolongeant leurs j)lans étages, sont couvei^tes d'une double végétation la haute futaie des -pays du hord se mêle aux arbustes quia.i)nent le soleil, à F arbousier et à Vazérolier. M'^^ Delarue-Mardrus, au cours d'une chevauchée^ se repose ici, sous un chêne 2ee;i. Remarquez, le chêne zéen est tout ! ah ! ce chêne zéen, quelle trouvaille ! quel coup de maître, oh ! ce chêne zéen ! »

M. Robert s'était levé, transporté d'enthou- siasme. 11 se tournait vers le couple : « Voilà, il faudrait trouver pour vous quelque chose d'analogue, madame ; mais voilà, je cherche et je ne trouve pas. »

Emile et Emnia ne trouvaient pas non plus ; le ménage était perplexe. Une angoisse et une stupeur les figeaient. Si la gloire était à ce prix, lalutte devenait impossible. Comment entrer en lice avec des existences aussi mou- vementées"? M"*" Farnier n'avait jamais par- couru la Kroumirie et les sables du désert ;

DEVANT L OBJECTIF 59

^|me Parnier n'avait jamais chevauché, traves- tie en garçon, sur les routes de la Haule- Afrique ; elle n'avait jamais chaussé de guêtres d'homme, et coilTé le chapeau boer. Revêtue de la longue robe des Muses, elle n'avait jamais rêvé dans les oliviers de la Byrsa, pas même devant ceux de la vallée du Rhône ! M. Farnier n'avait servi ni dans les zouaves ni dans les spahis ; elle n'avait pas de prin- cesse beylicale dans sa vie ; elle ne s'était jamais reposée sous un chêi;o zéen ! Un im- mense découragement dévastait son joli visage.

M. Robert avait pitié : « Qu'à cela ne tienne! nous trouverons quelque chose. Et d'abord, je vais vous photographier. Tout de suite? Mais oui, mais oui. Cet appartement a du style et le jour est bon. » M. Evimore voulait profiter de l'expression de mélancolie, dont venaient se poétiser les traits de son mo- dèle. Il ne laissait pas M""^ Farnier se repren- dre; il ôtait lui-même les rideaux de vitrage d'une des hautes fenêtres et campait la jeune

60 MAISON POUR DAMES

femme contre, debout, une tempe appuyée à la vitre, la silhouette bien en valeur sur le ciel et les toits entrevus du Louvre. D'une main familière il faisait bomber en deux ban- deaux flous les boucles défrisées de Florise et inclinait un peu cette tête charmante. La lumière frisante du dehors en affinait encore le profil perdu. M""" Farnier donnait deux fois la pose, et puis ce fut une troisième attitude. M. Robert conduisait la jeune femme auprès de la console, et, toujours debout et la tête penchée, lui faisait arranger la haute gerbe de lilas blanc dans son vase : la pose était tout à fait exquise.

D'un doigt expert, M. Robert avait échancré l'ouverture du corsage et dégagé la ligne du cou. M""* Farnier avait une si jolie nuque, il fallait qu'on la vît. Il fit mieux ou pis. S'em- parant d'une paire de ciseaux qui traînait sur une table, en cinq sec, avant qu'Emma eût le temps de protester, il décousait les manches de sa robe et les relevait jusqu'au-dessus du coude. M. Farnier, qui assistait, énervé, à

DEVANT L OBJECTIF 61

toutes ces familiarités, croyait, cette fois, devoir intervenir : « Mais, monsieur, il y a des bornes ! » Emma l'arrêtait d'un coup d'œil. Robert faisait pour le mieux, il fallait le laisser faire. Le photographe prenait trois poses de la dame au vase : « Je vous soumet- trai les épreuves après-demain. C'est très bien venu ; vous serez contente », et, pendant que le chasseur réemballait tout l'attirail : Pour les poses en plein airs il en faudra bien trois ; nous prendrons jour le plus tôt possible. Comment, de plein air? M. Farnier s'éru- pait : « Mais oui, nous allons faire madame devant la rade de Toulon, et puis à Ville- neuve-les- Avignon. C'est une aubaine que le décor de ces deux villes. Mais comment, puisque nous sommes à Paris ? discutait ce mari tatillon. Oh ! ne vous préoccupez pas, c'est notre affaire: c'est un jeu d'enfant. Il suffira que madame vienne poser devant un grand espace, la terrasse de Bellevue ou de Saint-Germain, le parc de Saint-Cloud peut- être. Mais... Un jeu d'enfant, vous dis-

4

62 MAISON POUR DAMES

je. Nous procédons par superpositions... lime reste à vous remercier, madame. » Et M. Ro- bert prenait congé.

Les deux époux se regardaient ahuris.

iv

POUR RÉUSSIR !

Après le dcjeiiner, M. Farnier consulta, à la quatrième pag^e du journal, le programme des spectacles et proposa un tour en voiture au Bois ; Emma accepta avec joie la proposi- tion d'une soirée au théâtre, mais déclina la promenade. Elle voulait courir les grands magasins, visiter les expositions du Louvre et des Trois-Quartiers pour se renseigner sur la mode. M. Farnier haussait les épaules: elle verrait la mode bien mieux au Bois que par- tout ailleurs ; le Bois, les Acacias surtout, étaient le rendez-vous de toutes les élégances, c'était que paradaient et se rencontraient les plus jolies femmes de Paris. Emma trouva, pour une fois, que son mari avait raison ; elle consentait à la promenade, mais à quatre

64 MAISON POUR DAMES

heures ; le défilé ne commençait pas avant. Pour la soirée, Florise d'EUébreuse se réser- vait de choisir le théâtre ; elle voulait un théâtre du boulevard, suivi par un public mondain, elle pût rencontrer des femmes vraiment mises et se renseigner sur les robes. Elle en avait trois à commander ! Elle vou- lait au programme une pièce moderne, car les toilettes des artistes pouvaient lui être, aussi, d'un précieux renseignement. M. Far- nier écoutait avec stupeur et acceptait les volontés de sa femme ; c'était, en somme, sa carrière à elle, qui se décidait.

En rentrant, à six heures, le ménage trou- vait à l'hôtel un télégramme et un chasseur du Laurier cl Or, porteur d'une lettre : elle était de M. de Farenbourg. L'aimable directeur rap- pelait à ses invités qu'il comptait absolument sur eux pour dîner, le lendemain, chez Pail- lard ; son automobile viendrait les prendre le soir à huit heures. L'enveloppe contenait, en plus, un pli cacheté à l'adresse de Florise d'EUébreuse : la jeune femme y trouvait un

POUR Réussir! 65

billet de mille francs avec la carte de M. de Farenbourg. C'était la bourse de voyage pro- mise ù la lauréate hors concours. M"* Farnicr répondait immédiatement, et de sa belle encre, à ce directeur magnifique, et dans le bureau même de l'hôtel.

Le télégramme était de M. Evimore ; l'ar- tiste demandait à la jeune femme une heure desajournée du lendemain; il était urgent d'arrêter le jour des poses en plein air, il fal- lait aussi convenir du costume à adopter, et M. Evimore demandait humblement à M""^ Far- nier de vouloir bien lui soumettre sa garde- robe ; rheure de la jeune femme serait la sienne. M. Evimore avait développé les clichés de la matinée, ils étaient merveilleusement venus. Avec un modèle comme elle, il était sûr de l'aire de belles choses et il mettait res- pectueusement toute sa personne à ses pieds.

Le lendemain, vers six heures et demie, en entrant chez sa femme, M. Farnier ne la

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66 MAISON POUR DAMES

reconnaissait pas. Dans la chambre violem- ment éclairée, une créature de luxe et de séduction se cambrait devant la glace d'une console encombrée de bougies allumées. Ce teint éblouissant, ce sourire de nacre entre des lèvres touchées de fard, ces yeux alan- guis de kohl sous le casque d'une chevelure ramenée sur le front et dégageant toute la ligne de la nuque, n'étaient ni le teint, ni le sourire, ni les yeux d'Emma ; c'était pourtant bien elle. La gorge de la jeune femme saillait aussi, plus provocante. Le Conservateur des hypothèques eut un vertige. M"^ Farnier avait la poitrine et les bras nus ; sa chair laiteuse transparaissait à travers les mailles nacrées d'un boléro de jais blanc. La jeune femme avait tout le haut du corps comme gainé dans un filet de givre.

Un sourire énigmatique aux lèvres, la belle Emma se tournait vers son mari et le fixait d'un œil espiègle, ses doigts maniaient les branches d'un précieux éventail.

Gomment, c'est toi ! » Et sa phrase se

POUR RÉUSSIll! 67

perdait dans un balbutiement ; le fonction- naire venait de s'aviser qu'Emma avait les pieds gantés de bas de soie à jour et portait au cou un collier de rubis roses étranger à son écrin ; il venait, il est vrai, de reconnaître la robe : une robe de moire gris perle qu'il avait toujours connue montante et qu'il retrouvait décolletée ; il arrachait enfin un cri de sa gorge:

Tu ne vas pas sortir comme ça ? Com- ment, comme ça ! suis-je donc si ridicule ? Mais tu es nue ; tu ne te vois pas ? Nue? » Et Florise d'Ellébreuse avait un cabre- ment de jument sous l'éperon : Mais, j'ai des manches qui s'arrêtent aux coudes et j'ai un gorgerin de jais. C'est de la folie, nDus allons au théâtre, ma chère. Justement. Hier soir, au Vaudeville, j'ai observé les autres femmes et j'ai étudié les avant-scènes ; nous sommes en loge, mon cher ami, et il faut bien faire honneur à M. de Farenbourg. » Emile était ébranlé, il trouvait sa femme jolie, trop jolie : Mais nous dînons au res-

68 MAISON POUR DAMES

laurant, ma chère. Mais en cabinet parti- culier. M. de Farenbourg est trop galant homme pour nous inviter dans la salle com- mune.

Florise avait réponse à tout. Emile ne se tenait pas pour battu : Et vous avez mas- sacré votre robe, la robe de notre lendemain de noce? Ah ! mon Dieu, parce que j'ai décousu les manches et échancré un peu le corsage, nous rétablirons tout cela à Avignon.

Avignon ! plût au ciel que nous ne l'eus- sions jamais quitté ! Vous avez l'air d'une cocotte et je ne vous présenterai jamais ainsi à mon ami de Farenbourg. Et vous aurez tort, car M. de Farenbourg a des idées tout autres que les vôtres et me trouvera très bien ainsi. C'est sur les conseils de M. Evimore, qui le connaît, que j'ai combiné cette toilette.

Ah ! comment ! ce monsieur est encore venu ici ? Mais oui, vous le sjivez bien. C'était convenu pour arrêter le jour de mes poses en plein air et choisir les costumes et, comme il a un goût exquis, je l'ai consulté

POUR réussir! 69

pour ma robe de ce soir; j'étais assez perplexe. C'est lui qui m'a conseillé cette demi-peau.

Vous dites ? Oui, celte demi-peau et ce boléro de jais blanc ; cela parisianise un peu le côté province de cette moire grise. Et ces bas à jour et ce collier de rubis, c'est aussi ce monsieur qui vous les a conseilles ?

Parfaitement! Et ce maquillage? Le maquillage est de moi. C'est celui d'une fille. Il est de votre goût. Quand vous êtes entré, vous me regardiez avec des yeux... Je vous connais. » Emile sentait le feu lui mon- ter au visage. L'impertinence et la perspica- cité d'Emma le démontaient; on lui avait changé sa femme : Et ce boléro, et ces bas de soie, et ce collier, c'est ce monsieur qui les a payés ! Vous êtes fou ! les mille francs du Laurier d'Or, ne sont-ils pas à moi? Et puis, tenez, vous êtes un grand enfant, faisait-elle en lui frôlant la joue du velin de son éven- tail, les bas valent quinze francs, les rubis sont faux et le boléro est une occasion, un solde du Louvre. Le tout ne m'a pas coûté

70 MAISON POUR DAMES

deux cents francs. A payer demain matin, sans doute ? Non, c'est déjà fait. Gom- ment? — Avec le billet de cinq cents francs que j'ai soulevé de votre portefeuille quand vous avez changé les mille francs, hier soir, au bureau de l'hôtel. » M. Farnier était atterré; non, ce n'était plus Emma. Quel vent de per- dition avait passé entre eux deux? Et cet éventail? faisait M. Farnier, s'avisant du tra- vail et de la valeur d'un véritable objet de prix. Ça, c'est un cadeau, faisait minutieu- sement la jeune femme. Et de qui? » M. Farnier se sentait pâlir. Mais du Laurier d'Or. Du Laurier, ah ! ça, c'est que je ne permets pas à Farenbourg de vous faire des cadeaux pareils. Mais le cadeau n'est pas de M. de Farenbourg. Lisez cette lettre, il yen aune autre de lui. Celle-là d'abord. » M. Far- nier déchiffrait avidement un bristol nzur, timbré d'un large cachet argent.

Madajïie, Permettez-vous à un grand admirateur., que

POUR REUSSIR

dis-je, à lin fanatique de votre beau talent, de saluer en vous un lever d'étoile et daignerez- vous accepter, en hommage d'une ferveur toute littéraire^ ce bibelot qui naqitiin mérite, celui d'avoir servi jadis à M""" de Scvigné, legs d'un écrivain de race à un écrivain de génie.

Mon ami, M. de Farenbourg , m'affirme que mon âge et ma situation au Laurier d'Or me permettent la hardiesse de ce geste, geste d'aïeul, hélas! vers la radieuse jeunesse qui fleurit en vous.

Et c'était signé : Albert Agrado.

Mais qu'est-ce que celui-là ? interrogeait Emile. Lis maintenant ce mot de ton ami Henri.

Madame, écrivait de Farenbourg, ne vous alarmez, ni ne vous effarouchez, je vous en prie, ni de la lettre, ni de l'envoi de mon ami Agrado, C'est im vieil original et un vieil ami du Laurier d'Or, presque le fondateur de la maison. Immensément riche et épris d'art et

72 MAISON POUR DAMES

d'artistes, fanatique du beau, cest lui qui a eu ridée de notre Revue et en a fourni les -pre- miers fonds ; cest lui qui^ il y a cinq ans, m'en confia la direction, le Laurier a prospéré depuis. Cest lui qui, président du jury, s'est enthousiasmé de votre poème et a exigé la mention hors concours. Il brûle de connaître Florise d'Ellébreuse et vous dînerez ce soir avec lui; je n'ai pu lui refuser cette faveur. Je vous en supplie, madame, ne vous formalisez ni de sa lettre ni de son envoi. Il ne vous connaît pas, ce n'est donc pas à la femme que s'adresse son enthousiasme, mais à la poétesse. D'ailleurs cest un vieil enfant. Il faut lui passer quelque chose et M. Farnier ne peut pas s'alartner ; mon ami Albert aplus de soixante ans. Je vous dis donc à ce soir et je mets à vos pieds les hominages de votre...

Eh ! bien, tu vois... Je vois que c'est complet et de Farenbourg fait un drôle de métier de s'entremettre entre toi et ce vieil- lard. — Mon ami, il faut te soigner, tu es

POUR réussir: 73

vraiment trop de la province. Allons, vas t'ha- Liller, il est plus de sept heures, Mais...

Il n'y a pas de mais, sommes-nous venus ici, oui ou non, pour ma carrière ? Est-ce de ^jme parnier ou de Florise d'Ellébreuse qu'il s'agit ? Est-ce que le monde distinguera ?

Le monde est à plat ventre devant le suc- cès ; rimportant est de réussir. La poétesse inconnue a su plaire à M. de Farenbourg et à M. Agrado; c'est à la femme maintenant de les conquérir. Ah ! tu les conquerras. »

Le matin même, pour complaire à sa femme, M. Farnier s'était résigné à acheter trois chemises de soirée à plastrons plissés et mous, le dernier cri, lui avait affirmé le chemisier, plus une cravate 1830 et un gilet de moire. Il était entré dans la voie des con- cessions ; il se laissait pousser par Emma dans sa chambre.

L'automobile de madame est en bas, venait annoncer le garçonp.

Florise d'Ellébreuse rentrait de sa soirée,

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74 MAISON POUR DAMES

troublée, énervée et perplexe, M. de Farcn- bourg ne l'avait pas éblouie. Elle n'avait pas été la dupe de son obséquiosité impertinente el de ses salamalecs sur sa beauté, son talent et son génie. Si vaniteuse que fût Emma, l'encens était par trop grossier. Elle avait goûté davantage la délicate flatterie et la timi- dité, peut-être voulue, de M. Agrado. Le sexa- génaire avait paru vraiment ému, sinon décontenancé, par sa présence. La jeune femme sentait qu'elle avait fait sur le vieil- lard une vive impression et lui en était recon- naissante.

Elle avait trouvé à M. de Farenbourg un physique de bellâtre et une élégance de den- tiste. Comment Emile avait-il pu s'en laisser imposer par ce luxe rastaquouère, il avait accordé à ce pitre une distinction de diplo- mate ! Florise commençait à mépriser son mari. Par contre, M. Agrado, volontairement effacé, le teint r(èse et les cheveux comme poudrés à frimas, tant leur neige était légère, lui avait plu par la réserve de ses manières et

-^ POUR réussir! Td

la malice atténuée de fort beaux yeux noirs, deux yeux en vérité demeurés éloquents on dépit de l'âge.

Le ménage avait trouvé les deux hommes au premier, dans un salon du cabaret. M. de Farenbourg s'y cambrait, impeccable dans un liabit à revers de moire, évidemment coupé à Londres. Un gilet de velours blanc épingle le pinçait à la taille comme un dandy de 1830 ; la haute cravate de mousseline et le col car- can étaient d'un personnage de Balzac. Les boutons de turquoise du gilet et les perles grises du plastron avaient offusqué la jeune femme, et puis M. de Farenbourg avait trop de bagues. La tenue de M. Agrado était celle d'un vieillard soigné ; son linge éblouissait dans l'échancrure d'un gilet de velours noir ; le diamant, qu'il portait au petit doigt, jetait des feux d'escarboucle. C'étaitune pierre d'au moins trois mille. Emma, dans la matinée, avait arpenté la rue de la Paix et s'était déjà documentée sur la valeur des bijoux.

On s'était mis à table sur des compliments

76 MAISON POUR DAMES

réciproques ; le menu était des pjus soigné : les deux potagesj crème de laitue et bisque, les ris de veau pointes d'asperges, les crous- tades de homard et le pintadeau sur canapé avaient été commandés par un raffiné. Le château Yquem et la tisane de Moët les arro- saient, M. Agrado blâmait les cailles en caisses comme faisant double emploi, mais Emma ayant déclaré qu'elle les adorait, il avait retiré ce qu'il avait dit et galamment lui avait baisé la main. M. de Farenbourg renchérissait en commandant une salade de truffes. Emile se récriait. Ce vieil Henry voulait donc les faire mourir. Emma, les joues allumées, une pointe de griserie dans les yeux, riait main- tenant à tous les propos de M. de Farenbourg, la glace était rompue. En entrant, M™* Farnier avait senti que le journaliste la détaillait et la trouvait mal mise. Il avait eu une moue signi- ficative en lorgnant de haut le boléro de jais blanc ei le collier de rubis roses. Maintenant on était bons amis.

Voyons, vieux camarade, faisait-il à

POUR réussir! ""7

M. Agrado, n'ai-je pas eu raison de faire venir cette petite femme à Paris? C'était un crime que de laisser un tel joyau en province. Ici M""^ Farnier est dans son cadre. » Le sexa- génaire avait un sourire discret : Moi, je trouve que M"*' Farnier est partout chez elle. Dans un musée, c'est le portrait qui fait la fortune du cadre et non le cadre qui fait la valeur du portrait. » Emma savait gré au vieillard de sa réflexion, elle posait sur lui deux grands yeux veloutés de caresse.

M. de Farenbourg avait demandé l'addition, les autos les attendaient en bas, celui du direc- teur du Laurier et celui du sexagénaire. Le banquier montait dans le sien avec la jeune femme et M. Farenbourg prenait avec lui le mari. On arrivait au théâtre à la fin du deuxième acte ; dès le vestibule, Emma ôtait vivement son manteau, qu'elle sentait mes- quin et le regrettait aussitôt. Elle était la seule femme qui errât, les épaules nues, dans les couloirs.

M. de Farenbourg l'installait sur le devant

78 MAISON POUR DAMES

de la loge à côté de M. Agrado et entraînait Emile au foyer. C'était l'entr'acte.

Le banquier devait être très connu, car, à peine assise auprès de lui, Emma s'était sentie le point de mire de toutes les lorgnettes des fauteuils et des loges. La provinciale rougis- sait, très gênée ; quelque chose la suffoquait. Dans l'auto, le vieillard l'avait remerciée en termes très émus d'avoir accepté son éventail; il lui était on ne peut plus reconnaissant d'avoir bien voulu s'en servir au dîner du soir. Il en avait une collection admirable et espérait bien que la jeune femme lui ferait l'honneur de la visiter un jour, et, dans un mouvement de coquetterie, Florise avait appuyé le dos de sa main gantée sur les lèvres du vieillard. Elle les avait eues au même ins- tant sur la chair nue de son poignet. On arri- vait au théâtre.

Maintenant dans le tête-à-tête de la loge, Emma regrettait son élan de tout à l'heure, M. Agrado avait reculé un peu sa chaise et posé sa main dégantée sur le dossier de son

POUR réussir! 79

fauteuil. Florise sentait cette main au creux de ses épaules. Un hasard, qu'elle savait ^l'être pas un hasard, l'avait posée sur sa nuque et de assez bas dans le dos ; la jeune femme très rouge n'osait dire au banquier de retirer sa main, elle s'inclinait le plus quelle pouvait en avant, mais la main suivait son inclinaison et elle devinait les yeux de M. Agrado plongés dans son corsage, explo- rant avidement le vallonnement de ses seins.

Son mari rentrait et le banquier retirait sa main. M. de Farenbourg rapportait un sac de fruits frappés. On picorait des fraises et des alizés ; la pièce continuait, M. Agrado remet- tait sa main.

Après le théâtre, l'auto du banquier jetait le ménage à son hôtel. M. de Farenbourg ramenait dans le sien M. Agrado. Le directeur du Laurier d'Or avait offert d'aller souper chez Durand ou chez Larue, M""" Farnier avait refusé.

Dans l'auto, qui les ramenait rue de Beaune, Emma, un peu nerveuse, cherchait

80 MAISON POUR DAMES

querelle à son mari. Qu'est-ce que M. de Farenbourg pouvait bien avoir à lui dire et pourquoi l'avail-il laissée seule à tous les entr'actes, Âh ! justement, c'est une com- mission que j'ai à te' faire de la part de ce cher Oscar, voilà! » M. de Farenbours: l'avait pris à part pour le complimenter sur son élégance et sa beauté à elle, Emma, mais il ne lui avait pas caché que les robes, qui étaient de mise à Avignon, ne convenaient pas du tout à Paris. Florise d'Ellébreuse allait devenir du jour au lendemain le point de mire de toutes les curiosités et de toutes les admirations, il fallait que la lauréate hors concours du Lau- rier d'Or se montrât digne de sa réputation de beauté et de génie. Or, à Paris, la répu- tation d'une femme est dans les doigts de son couturier ; trois robes d'une bonne maison et l'on est à la mode. Par exemple, à la soirée que le Laurier allait donner en l'honneur de ses lauréates, il fallait que Florise d'Ellé- breuse eût un triomphe. C'est qu'elle serait officiellement présentée à Tout-Paris ; une

POUR RKUSSia

robe étourdissante de luxe ou de simplicité s'imposait. Il fallait en plus une robe de ville et une robe de dîner; celle que M"** Farnicr avait ce soir était bonne pour les petits théâtres, ceux l'on va en baignoire grillée, ou les scènes de Montmartre.

Les deux époux étaient rendus. M. Farnier prenait les bougeoirs et les clefs dans le pre- mier casier et montait en avant, éclairant sa femme. Le bon hôtel Fiorian s'éteignait à par- tir de onze heures. Ah ! il a dit cela et la voix d'Emma stridait un peu brève, « et qu'a-t-il décidé, ce cher M. de Farenbourg.

Voilà ! » Emile venait d'ouvrir la porte.

Le Laurier d'Or a un traité de publicité avec Millaux sœurs, les grandes couturières de l'avenue de l'Opéra, Oscar va leur télépho- ner demain à la première heure et prendre rendez-vous pour toi. Il faudra que tu y sois à quatre heures. M"* Millaux cadette t'attendra avec la comtesse des Glaïeuls. Qui ça, la comtesse des Glaïeuls ? Le courriériste mondain du Laurier^ la rédactrice chargée

82 MAISON POUR DAMES

des modes. Elle a, paraîl-il, un goût précieux. Et celte dame va diriger mon goût? » M. Farnier ne voyait pas que sa femme était devenue très pâle. Sans doute, cette dame a plus l'habitude que toi. Et ces robes, qui est-ce qui va les payer, demandait la jeune femme d'une voix sifflante? Mais ton compte ouvert au Laurier, puisque tu vas y collaborer. Oscar te commande un roman, et puis Millaux sœurs nous traiteront en amis, nous sommes de la maison, elles nous feront des prix spéciaux. » Le mot d'imbécile mon- tait aux lèvres de Florise, elle le retenait entre ses dents. Alors, c'est dit, demain à quatre heures, ma mie ? » demandait ce bon mari. Emma s'était brusquement levée : Demain ù quatre heures, impossible, je serai à Belle- vue, je donnerai séance à M. Robert ; et puis je trouve que M. de Farenbourg dispose trop à son gré de mon temps ; je ne suis pas sa chose, que diable, non. C'est trop fort, c'est trop fort. » Et mordillant entre ses dents la batiste de son mouchoir, M"'' Farnier éclatait

POUR Riiussm! 83

tout à coup en sanglots. Le Conservateur des hypothèques demeurait abasourdi; il ne com- prenait rien à cette crise de larmes. Tu as bu trop de Champagne, tuas bu trop de Cham- pagne, chérie. Allons, couche-toi. Demain il n'y paraîtra plus ! »

V L'AVANT-GOTJT DE LA GLOIRE

j^jrae Farnier revenait de Bcllevue avec M. Robert. M. de Farenbourg avait mis com- plaisamment une de ses autos à sa disposition. Dans la matinée, la jeune femme, encore toute vibrante des événements de la veille, avait été elle-même au bureau de poste téléphoner au Laurier d'Or. Elle ne pourrait être à quatre heures chez Millaux sœurs. A quatre heures, elle serait à Bellevue à donner des poses de plein air à M. Evimore. «Qu'à cela ne tienne, chère madame, avait répondu M. de Faren- bourg, nous allons téléphoner aux sœurs Mil- laux de vous attendre à cinq heures. Vous n'allez pas aller à Bellevue en chemin de fer, mon auto est à vos ordres. A quelle heure

86 MAISON POUR DAMES

YOli lez- VOUS qu'elle aille vous prendre à l'hôtel ? Nous allons prévenir Evimore. »

Toute velléité d'indépendance échouait devant l'inaltérable amabilité de M. deFaren- bourg. Emma n'avait pu s'empêcher de sou- rire, et, naturellement, elle avait accepté.

Elle rentrait de la banlieue, émoustillée comme une escapade, et grisée de grand air et de liberté. Le bagout de M. Robert l'amusait. Il avait dépouillé ses grands airs professionnels, pris par la bonne humeur de la jeune femme, puis ces photographies, tirées vis-à-vis des horizons de Sèvres et de Saint-Gloud et qui, da.nsle Laurier cVOr, allaient devenir ceux de Toulon et d'Avignon, la divertissaient telle une comédie. M. Robert lui avait expliqué le truc des superpositions.... Enfin, aucun des chapeaux de M"" Farnier ne satisfaisant M. Evi- more, il avait pris surlui d'emporter à Bellevue un tricorne en velours pensée, ayant appartenu à M"*" Sorel. La pensionnaire de M. Claretie l'avait oublié dans son atelier après une séance; l'artiste avait gardé le tricorne de la

L AVAM-GOUT DE LA GLOIRE 87

Maison, comme une relique, et coiiïuil volon- liers les clientes auxquelles il trouvait du montant; le chapeau de l'artiste préférée de lorchestre avait prêté à Florise d'Ellébreuse une physionomie piquante. Le photographe et la jeune femme en avaient -ri comme deux enfants.

On était maintenant avenue de Versailles, l'auto roulait sur le pavé du Roi. Emma avait amené la conversation sur M. Agrado. Elle avait d'abord raconté son dîner de la veille, mais en ne disant que ce qu'elle avait voulu perdre. M. Robert, très documenté,^se débou- tonnait : M. Agrado était l'àme, le fondateur et le bailleur de fonds du Laurier (TOr; M. de Farenbourg n'était que son homme de paille. Amateur éclairé, très épris de littérature et de srand art, érudit même et o:rand connaisseur en peintures comme en mobiliers anciens, M. Agrado était un vieillard charmant. Ses millions lui permettaient le luxe des collec- tions et il en avait de superbes; on citait sur- tout sa galerie de pastels du xviii" siècle et ses

bS MAISON roun dames

vitrines de bonbonnières, de tabatières et de bijoux anciens. Son rôle dans la vie parisienne, il occupait une place, et non des moindres, (Hait celui d'un Mécène. Il encourageait les artistes et les arts, mais ce bon M. Agrado était un juponnier féroce. Il avait un goût per- sistant pour les jolies femmes. Après avoir longtemps fréquenté les coulisses de l'Opéra et les loges d'artistes, M. Agrado en tenait maintenant pour les femmes du monde. II avait facilité auLaitrie?' rf' Or les débuts de plu- sieurs poétesses qui, disait-on, ne s'étaient pas montrées ingrates; mais lui-même était d'un caractère reconnaissant. Sa générosité était proverbiale; outre ses habitudes de magnificence, ce vieillard avait, disait-on, des séductions particulières et des enveloppements paternels auxquels on ne résistait pas.

jyjrae Pai-nJer écoutait, une ride soudain creusée au milieu du front. « Mais, au fait, il est tout à fait entiché de vous, ce bon M, Agrado. Vous avez fait sur lui l'impression la plus profonde . Comment ? Niez donc :

l'avant-gout de la gloire 89

le fait de se faire inviter à ce dîner offert par M. de Farenbourg prouve assez le désir qu'il avait de vous connaître, puis j'ai été témoin du choc. Vous dites ? Je dis, du choc ! Avant-hier, quand j'ai été au Laurier d'Or porter les épreuves de mes clichés, les clichés deThôtel, M. Agrado se trouvait chez Faren- bourg. A la vue de vos photographies, il a changé d'expression; ilestdevenu tout rouge. Ces vieux, ça a le sang si léger ! Comment ! c'est Florise d'EUébreuse, la nouvelle poé- tesse, une toutejeune femme et mariée, dites - vous"?... 11 n'en revenait pas. Ah! il était im- pressionné ! »

^jrac parnier s'expliquait bien des choses. Il y eut un silence; on traversait la place de la Concorde, l'automobile avait ralenti l'allure; Paris montait et descendait du Bois. « Et la comtesse des Glaïeuls, demandait la jeune femme, quelle femme est-ce? Quelle femme 1 et le photographe s'esclaffait de rire. Vous connaissez celte chère des Glaïeuls? Non, maisje vais faire sa connaissance chez Millaux

90 MAISON POUR DAMES

^œiirs, Ah ! vous allez vous commander la robe de gala pour la fête du Laurier, et quel- ques chiffons indispensables. C'est l'engre- nage; les sœurs Millaux sont commanditées par M. Agrado. 'Gomment l'engrenage? Oh! je me comprends, elles vous' feront des prix d'ami; on ne vous ruinera pas, rassurez- vous. Ah ! cette chère comtesse sera pour la commande, naturellement. Mais quelle femme est-ce, enfin? Cette chère comtesse, mais c'est un homme. Comment! la com- tesse est...? Mystères des rédactions, exi- geances de la publicité. Cette chère des Glaïeuls est un petit monsieur boutonneux, pustuleux, bas sur pattes, qui se hausse sur des talons de quinze centimètres. On l'appelle les, Bottes de sept lieues. Fieleux, venimeux, il rédige les échos mondains au Scandale et les modes au Laurier. M. de Farenbourg en a une peur bleue; c'est un homme qu'il iaut toujours employer quand on s'en est servi. Il est d'ail- leurs expéditif et d'une activité redoutable en affaires. Je suis sûr que, sur ses commissions.

l'avant-gout de la gloire 91

il prélève plus de bénéfices que n'en touche la caisse de la Revue. Il est soupçonné d'avoir écrit quelques romans à. clef signés par des demoiselles connues; Noirmont ne répugne à aucune besogne, il dilFame ses contempo- rains et appelle cela des mémoires; le clan des Lianes et des Gladys les publie sur leur nom; Noirmont se prépare des rentes sûres, c'est un monsieur qu'on ne déloge pas facilement des maisons il a su s'imposer. C'est lui qui écrira sûrement votre biographie au L«i<n>>'. Gare ! il a le miel suri et l'éloge perfide ; il va falloir suivre à la lettre ses avis, et le pis, c'est qu'il n'a aucun goût. Je vais monter là-haut avec vous pour vous défendre. Oh! n'essayez pas de le séduire, Noirmont n'aime pas les femmes. Mais alors? C'est justement jiourcela qu'on l'a mis aux modes. Une trou- blera, ni ne mettra à mal mannequins ni essayeuses. Oriane de Mauves, qu'il a rem- placée, était plus périlleuse; elle débauchait ces demoiselles et contaminait même jus- qu'aux clientes: on ne commandait plus chez

92 MAISON rOUR DAMES

Millaiix que des costumes tailleurs. On l'a mise aux sports. Elle signe Contran de Mau- frigan. Avec elle on est sûr des jockeys et des coureurs de vélodrome; elle ne fera manquer la course de personne; elle est d'ailleurs déli- cieuse, et vous aurait été d'un secours pré- cieux. » Mme Farnier écoutait avec une stu- peur ce débinage effréné de la rédaction du Laurier. M. Evimore remarquait cet effroi. «Oh! remettez-vous! rien n'est plus courant que ces aberrations. Ce sont des phénomènes de décadence. La littérature aide beaucoup à ces sortes de dégénérescences.

Les orchidées sont décidées aux plus étranges fantaisies.

Des orchidées cérébrales, comme les a défi- nies M. de Montesquiou, qui est un maître... et un connaisseur. Ce sont des particularités qu'il faut savoir, mais qui n'ont aucune im- portance. »

L'auto stoppait à mi-hauteur de l'avenue de l'Opéra; M. Robert aidait Florised'Ellébreuse

L AVANT-GOUT DE LA GLOIRE 1)3

à descendre. Il la suivait dans l'escalier. « Par- lez beaucoup de M, Agrado; exagérez même l'intimité devant des Glaïeuls. C'est un pleu- tre qui ne respecte que la caisse. »

M'"" Emma Farnier était en proie à une irritation sourde. Emile, lui, était atterré; le coup de massue était asséné si violent et si dru qu'il n'avait pas su entrer en fureur. Il était là, hypnotisé, les prunelles arrondies, retournant entre ses mains le dernier numéro &yx Laurier. La jeune femme, non plus, n'en croyait passes yeux. Elle lisait et relisait le texte et déchiffrait les légendes imprimées sous ces portraits, sans comprendre. Oîi avaient-ils été dénicher les bourdes qu'ils racontaient au public ! Les narines palpitantes, les yeux durs et le sourcil froncé, Florise d'Ellébreusc avait l'air d'une cavale hennissante. C'était le numéro consacré à sa gloire qui avait jeté les deux époux dans cet état, l'un d'accable- ment, l'autre d'exaspération. Ils avaient reçu

9i- MAISON POUR DAMES

le premier numéro par le courrier du matin de neuf heures; il était une heure de l'après- midi, et ils n'étaient pas encore remis du choc. En sortant de table ils avaient repris le damné numéro pour l'étudier encore, et pourtant l'avaient-ils assez feuilleté et manié depuis neuf heures du matin ! Emma avait déjà en- voyé trois télégrammes à M. de Farenbourg et raturé, déchiré et recommencé une lettre de rectification, avec prière d'insérer, puis elle l'avait froissée en boule et jetée à l'autre bout de l'appartement.

M. de Farenbourg allait trop loin; son mé- daillon en épaules nues, en tête de l'article, l'avait d'abord offusqué. Elle n'avait jamais posé ainsi; les épaules et la gorge exhibées n'étaient pas les siennes, mais elle recon- naissait le truc des photographies superposées et elle devait s'y résigner, toutes les poétesses -du Laurier étaient représentées ainsi. Ses poses dans la vaste chambre aux hautes boi- series de l'hôtel Florian l'avaient charmée, celle à la fenêtre surtout, avec son profil perdu

l'avant-gout de la gloire 05

sur le ciel. Elle y était pensive et mélanco- lieuse, avec une grâce touchante de jeune exilée, et Florise d'Ellébreuse se voyait ainsi. Ses portraits sur le rocher du Dôme, au pied du château des Papes, et sa silhouette en ombre chinoise sur les roseaux de l'île de la Barlelasse, avec, à l'horizon, la vallée du Rhône et de la dernière arche du pont Benezet, l'avaient fait sourire, car elle savait toute cette documentation topographique puisée dans des albums de la rue Bo:iaparte, avec adaptation de clichés tirés à Bellevue.

Ses paupières avaient commencé à battre et son nez à frémir à la photographie consa- crée à son enfance à Toulon. Une petite fille y avait posé, à laquelle on avait prêté vague- ment ses traits; on l'avait représentée auprès du fort Saint-Jean, sur le remblai du Mouril- lon, dans le cadre presque japonais des mon- tagnes échancrées en golfes et en promon- toires. Elle était debout, causant avec deux matelots échoués sur un banc. Quelle enfance M. de Farenbourg lui avait-il prêtée? Jamais

96 MAISON POUR DAMES

la fille cadette de M. Adalbert Glavcrie n'était sortie seule à travers les rues de la ville- caserne. L'enfant avait posé, tête nue, les cheveux libres sur les épaules et les mollets à l'air, gantés de chaussettes de garçon. Flo- rise d'EUébreuse avait ainsi l'air d'une gamine du port ou de pis. Dans le Midi il n'y a pas d'âge pour la prostitution. M""^ Farnier allait immédiatement au texte. C'était écrit en toutes lettres : « Toute enfant, déjà avide d'infini et d'une sensualité inconsciente qui la portait vers les grands spectacles de la nature, tels que la montagne et la mer, il lui arriva sou- vent de tromper la surveillance de ses bonnes et de s'échapper de la maison. Elle courait, éperdue, droit devant elle, au hasard des rues, instinctivement attirée vers la solitude de la grève ouïe mouvement du port. Toute jeune, Florise d'EUébreuse avait la curiosité des foules. Un tel amour delà vie était en elle; les humbles la passionnaient; elle aurait voulu connaître leur histoire. L'existence des marins la fascinait avec la poésie des pays lointains

L AVANT-GOrr DE LA GLOIRE JT

visités par eux et le mirage hallucinant des escales et des traversées, celles surtout dont on ne revient pas; et bien souvent on la retrouva assise sur quelque banc de prome- nade avec des matelots, qui se laissaient inter- roger complaisamment. C'était une nature nostalgique, instinctive et indisciplinée, n'ayant conscience ni des préjugés, ni des conventions. La durée, l'espace seuls l'eni- vraient; l'espace, ce vertige des grandes Ames, et cette àme de passion et de révolte, la Jeune femme l'avait gardée dans toute la vio- lence de ses sentiments d'enfant. »

Ça y était. Quels cris son père et safamille n'allaient-ils pas jeter en lisant cet impudent mensonge. On allait l'accuser ou d'hvstérie ou d'imposture. M"*^ Farnier lisait fiévreuse- ment le reste de l'article; sa sensualité reve- nait à tout bout de champ ; elle était profonde, inconsciente et spéciale. On aurait dit que le signataire du portrait avait pris un malin plaisir à signaler cette qualité, qu'il jugeait la première d'une femme et d'un écrivain.

fi

08 MAISON POUR DAMES

Les épithètes de Florise étaient savoureuses, ses comparaisons ardenteset pourtant mouil- lées de tendresse ; il y avait comme une prière amoureuse dans le tour de ses phrases, et la cadence de ses vers était une volupté. Une flamme nostalgique brûlait dans cette âme, la nostalgie du passé et de la Grèce antique où, dans une vie antérieure Florise d'EUébreuse avait être courtisane, à moins qu'elle n'eût été prêtresse d'Arthémis, car sa poésie était à la fois passionnée et chaste. »

La rougeur était montée aux joues de Flo- rise; ce pathos éhonté l'indignait.

Commentée monsieur avait-il osé, s'était-il permis ? comment M. de Farenbourg avait-il laissé ?... Cet article était une trahison.

Le dithyrambe continuait : « D'ailleurs, chez Florise d'EUébreuse, le masque était un sûr indice du tumulte de son âme. Elle était d'une beauté bestiale et tragique; com- bien affinée pourtant ! Ses yeux enfoncés, son front bas, son menton volontaire et ses narines vibrantes étaient d'une statue d'Egine

l'aVANT-GOUT Dli LA GLOIRE 09

OU d'une cire de musée llorenlin; mais l'in- tensiléde son masque la faisait surtout Ita- lienne. Avait-elle vécu sous Néron ou à la cour des Borgia? L'éclat de ses yeux cruels et la pourpre de sa bouche étaient d'un Luini et aussi d'un Mantegna, et pourtant son corps souple et long était chaste, Béatrice d'Esté ou Polymnie, la Joconde ou Hérodias? »

Ça y était; elle était à jamais compromise. Comment rentrer à Avignon, après ce dernier coup ! et Paris, qui allait la juger d'après ce portrait ! Dire que c'est sur ce fatras de men- songes et d'épithètes hyperboliques qu'artistes et mondains allaient baser leur opinion sur elle. Et la fête du Laurier cTOr avait lieu le surlendemain. La jeune femme respirait péni- blement; un combat se livrait en elle; elle se levait tout d'une pièce. « Si on faisait ses malles et si on partait ce soir? »

M. Farnier avait un mot de situation : « Puisque tes robes sont commandées, main- tenant ! »

100 MAISON POUR DAMES

« Et nous allons voir enfin cette merveille !

Est-elle aussi bien que ses photographies, Evimore? Avouez que vous Tavez flattée.

Vous ai-je flattée quand vous avez...? ripos- tait le pholographe. Oh ! moi, je ne suis la favorite de personne, nul intérêt à m'em- bellir. Qu'entendez-vous par là? Rien, je me comprends. Vous avez de la chance, soulignait un jeune reporter égaré dans le groupe. Dites donc, vous ! Et puis notre cher artiste n'aime que les femmes minces, les élégies, les princesses Iris-mégistes. L'in- fluence du modern-style, et nous sommes toutes grasses, mesdames. Les raisins sont trop verts, sont bons pour les goujats. Trop verts, trop mûrs, rectifiait, in-petto, une moustache insolente. En effet, la table est mise, faisait M. Evimore en se penchant galamment sur le corsage en offrande de ces dames. Allons, n'insistez pas mon cher, et allez rejoindre votre jeune femme qui se mor- fond toute seule, là-bas. Vous ne la présentez pas à M. Agrado, vous, votre femme? Vous.

L AVANT-GOUT DE LA GLOIRE 101

êtes un mari prudent, Ah ! M""^ d'Ellébreuse vous doit un beau cierge! Vous savez jouer adroitement des épreuves de photographies. » M. Evimore s'était arrêté, interdit: « Com- ment, vous savez? Nous savons tout, nous sommes de vieilles potences. Non, il n'y a pas de secret pour nous. -- Allez, allez, mon petit, M. de Farenbourg vous fait signe; le devoir avant tout ! )>

Des vieilles potences ! elles ne croyaient pas si bien dire. Le photographe quittait avec un soupir de soulagement le groupe qui l'avait arrêté au passage. C'était quatre dames de lettres déjà chevronnées, toutes écrivant dans d'innombrables revues et collaboratrices, sinon lauréates, du Laurier d'Or. Leurs héroï- ques campagnes en faveur du féminisme et de l'amour libre étaient écrites dans la lassi- tude de leurs bajoues et le découragement de leurs seins. Leurs hautes coiffures en boucles serrées de bandelettes, la coupe spéciale de leurs robes fastueuses, autant que défraîchies, et leurs joyaux ésotériques les marquaient

G.

102 MAISON POUR DAMES

toutes du sceau de la littérature; trois étaient costumées à la grecque; une seule, Ida de Fanarise avait osé arborer, sur ses bandeaux trop noirs, le turban de M™® de Staël. Une aigrette, que dis-je, une fontaine lumineuse le surmontait.

La fleur de grenadier au soleil étincelle.

Je veux m'en couronner pour te paraître belle.

M"'° de Fanarise était redoutable aux débu- tants; ses ardeurs l'avaient rendue célèbre ; Tàge ne les avaient pas éteintes. Elle encou- rageait les jeunes poètes, mais les menus de sa salle à manger n'étaient pas à la hauteur des coussins de son boudoir. M™" de Fanarise avait deux surnoms : le Cimetière d'enfant et Y lie déserte. L'/Ze^/eser/e était le plus récent.

Les salons du Laurier d'Or commençaient à s'emplir; on s'abordait avec des yeux narquois et des sourires complices; les hommes sur- tout, que ces exhibitions de bas bleus amu- saient. Les journalistes, les littérateurs, les gens du métier trouvaient toujours de la bonne

LAVANT-GOUT DE LA (JLOIRK 103

copie dans ces assemblées de Muses; lesmoin- dains aussi. A tort ou à raison, toutes ces femmes de plume passaient pour très faciles; quelques hommes avouaient cyniquement venir comme au mnsic-hall. Les femmes étrangères au bâtiment y apportaient un visage plus fermé et des yeux moins souriants. Une même préoccupation les tenaillait toutes ; elles venaient juger et toiser une rivale, cette poétesse inconnue que le dernier numéro du Laurier venait d'imposer à Paris.

« Eh bien, votre protégée n'est pas encore arrivée? Vous ne nous avez pas dérangées pour rien, j'espère, hein ? mon petit de Faren- bourg : pas de lapin ! » Le directeur du Laurier se débattait, accaparé par trois nouvelles venues. Longues traînes de gazes brodées, épaules nues, des perles et des diamants, trois jeunes femmes de lettres, mais si peu, toutes trois mariées et entretenues, trois authoresses dans le mouvement : « Vous avez la main heureuse, il paraît qu'elle est adorable. Vous verrez. Et vous l'avez découverte en

lOi MAISON POUR DAMES

province? Il n'y a que vous ! El elle a du talent- Ça nous change : une femme jolie qui a du talent. Et jeune? Ah ! mon cher ami, vous avez ici une collection de tru- meaux, c'est pis qu'une vacation à la salle des Ventes ! Voyons, de l'indulgence, mes- dames ! Celle qu'on a pour nous, peut-être hein ? Vous avez la Nivelli, ce soir, et Del- vau des «Français ». Non. CoraLaparcerie. Ah! Laparcerie chantera et la Nivelli dira des vers? » M. de Farenbourg menaçait du doigt la jolie moqueuse. « Et puis, j'ai une surprise à vous faire : M""® de Hamarande viendra peut-être; elle m'a promis. M""^ de Hamarande ! Vous vous vantez, mon cher, ce serait une défection; M""^ de Hamarande ne trahira pasFewzma, Elle a promis. Le désir, alors, de voir sa rivale, car vous venez de lui jeter un boulet dans les jambes ! Oh ! si elle vient, elle sera très aimable; elle com- blera votre d'Ellébreuse de prévenances; l'en- trevue de deux reines, ah! il n'y a que vous pour organiser une fête à Paris, mon petit

L AVANT-GOUT DE LA GLOIRE 105

de Farenbourg ! Est-ce que Florisc d'EUé- breusedira ces vers? Oh! soyez tranquilles, M""' de Hamarande en dira. Mais, voilà mon mari, je vous quitte. Votre mari et M. Férard? faisait le journaliste^ heureux d'accoupler ensemble le mari et l'amant, En attendant votre Muse n'arrive pas ; vous lui avez envoyé une habilleuse; elle ne saura jamais mettre sa robe. Et puis, les nou- veaux corsets; en province, on ne sait pas. M™*Déliaz, je ne publierai pas votre pièce de vers, si vous êtes si mauvaise. C'est vrai, votre amour-propre est engagé. J'ai vu les sœurs Miilaux, c'est vous qui avez habillé M"^'d'Elléi)reuse. —Et qui la déshabillez. Mais non, ma chère, vous savez bien quo c'est M. Agrado qui s'en occupe. » Et les deux jeunes femmes s'esquivaient en riant.

VI

LA CONSÉCRATION

M. de Farenbourg se précipitait vers la porte du second salon. Un des gros action- naires du Laurier dOr venait d'y entrer, un ancien épicier retiré des affaires, que le désir de se frotter à des gens de lettres avait attiré dans la galère du journalisme. M. de Faren- bourg se frayait péniblement un passage; tout le monde voulait lui parler, mais lui ne voyait que son commanditaire. Tout bous- culé qu'il fût, ce cher Oscar n'en gardait pas moins son sang-froid. Il découvrait, écrou- lées sur un pouf, au milieu du salon, trois masses de chairs enjoaillées, empanachées, du plus déplorable effet. Il y avait beau temps qu'il connaissait ces trois énormes Jézabels. C'étaient trois irréductibles bas bleus qui

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n'avaient renoncé ni à écrire, ni à plaire. De fondation dans toutes les soirées de la Revue, leur laideur commune les réunissait; partout, un invincible aimant les attirait l'une vers l'autre, les groupant en gerbe monstrueuse au beau milieu des appartements. M. de Fa- rcnbourg faisait un suprême appel de l'œil à une jeune femme assise à l'extrémité du salon et, du même regard, lui désignait le groupe.

M""* de Farenbourg (c'était elle) se levait et se dirigeait vers les trois mastodontes; elle les bousculait sans façon : « Pas ensemble », leur disait-elle, et elle les faisait lever l'une après l'autre. « Quelle idée de vous fourrer toujours à la même place, toutes les trois? Si vous croyez passer inaperçues, mais vous attirez l'attention! » Les trois grosses dames se séparaient à regret.

L'incident faisait rire aux larmes toute une société de jeunes couples installés dans le second salon. C'était une bande d'artistes : les maris, dessinateurs ou peintres, plus ou moins

LA CONSÉCRATION 109

attachés à la rédaction du Laurier^ venus en partie avec leurs jeunes femmes. Cette foire aux vanités les divertissait; les jeunes femmes frémissaient dans celte atmosphère d'intrigues, y llairant comme une odeur de poudre : « Ecoutez, faisait une blonde en robe de tulle bleu pâle, Farenbourg a raison ; elles impressionnaient, ces trois Parques! Et puis, les rassemblements sont interdits sur la voie publique. Vous en avez de bonnes, vous. En fait de rassemblement, si vous voyiez le salon du fond ! De Farenbourg y a réuni les lauréates; elles trônent sur des fauteuils de soie cerise de chez Belloir. Parole, il ne manque que l'estrade et le velours rouge à crépines d'or; il y en a déjà sept d'arrivées, de vraies haquenées et décolletées plus qu'à soif; on dirait la faillite d'un b... » et Zisko lâchait le mot tout à crac; toutes les femmes baissaient le nez derrière leur éventail. « Sali! faisait le mari de la dame bleu pâle, ici on croit toujours y ttre. Sept d'arrivées? demandait une

no MAISON POUR DAMES

brune grasse en satin couleur paille; il en manque encore trois. Dont l'héroïne et la triomphatrice, la belle personne annoncée à la porte. L'unique, la seule Florise d'El- lébreuse. Moi, je crois qu'elle ne viendra pas.

Pourquoi? interrogeait une barbe rousse en i pointe. Dame, il faudrait qu'elle ait un cer- tain culot, après l'article qu'on a publié sur elle, avant-hier. Moi, je serais morte de honte.

Le fait est qu'elle a eu une enfance plutôt orageuse. Ces confessions de matelots qu'elle provoquait sur les promenades de Toulon!... J

Ah! vous ne connaissez pas les femmes. Je * vous dis, moi, qu'elle viendra. Naturelle- ment, je les connais moins que la belle per- sonne qui entre là. » Toutes les têtes se i tournaient vers la porte. Une longue femme mince à la charpente osseuse, une face étroite au menton carré, avec, sous le front têtu, deux yeux de clarté intense, venait d'ap- paraître au milieu d'un groupe empressé d'habits noirs.

Oriane de Mauves! le nom courait de

LA CONSÉCRATION IH

bouche en bouche : c'était Oriane de iMauves, alias Gontran de Maufrignan, la chroniqueuse des sports. Une foule de jeunes mâles se bousculait sur ses pas, la complimentait sur son décolletage et lui demandait des tuyaux de courses.

Tiens, elle n'a pas amené sa petite amie, remarquait une des jeunes femme de la bande artiste. Elle a eu peur qu'on ne la lui souffle. Il y a peut-être eu une rafle au Palais de glace », insinuait cette bonne pièce de Zisko. Gainée dans une robe de faille noire cuirassée de jais bleu, d'un décolle- tage étrange qui montait très haut et lais- sait les bras entièrement nus, le cou et les clavicules émergeant au-dessous d'une liune droite, M"' de Mauves promenait une insolence hautaine au milieu des sarcasmes et des curiosités. Uriane de Mauves était très blanche, d'une blancheur d'hostie ou de chose Iri's froide. Deux prunelles verdàtres vivaient

lies dans cette face immobile, d'une pre- nante pâleur. Son profil heurté était celui

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d'un jeune Florentin, un Lorenzo de Médicis enfant. Une petite calotte de velours noir posée sur des cheveux acajou précisait la vision. « Elle est très belle, risquait un jeune peintre. Oui, très Fleur du Mal; elle vient des villes maudites. Oh! elle vient surtout pour Florise d'Ellébreuse. Les photographies d'hier ont l'exciter. A propos de villes maudites, tenez, voilà Fautre, ce cher des Glaïeuls. Oh! est-il assez laid, ce Noirmont ! Oui, lès contraires s'attirent, Sodome et

Lesbos. »

Le chroniqueur des modes venait de faire son apparition. Lui, c'était une foule de femmes, jeunes et vieilles qui l'assaillait. Toutes voulaient se renseigner sur le bijou de ce soir ou le chapeau de demain. Cette chère des Glaïeuls les toisait de haut et les écartait de la main. Un frac impeccable, un o-ilet de brocart blanc à boutons de lapis exa- gérai^ent encore sa hideur. La sanie de son teint boutonneux suppurait plus violente dans la blancheur du linge. Une petite barbe en

LA CONSÉCRATION li3

bouc, d'un blond pâle, mettait un bouquet d'herbes sèches à son menton fuyant. Sa petite tète plate et venimeuse se redressait sur des épaules étroites; toute sa petite personne fré- missait et se cambrait sur de hauts talons. D'une main il s'éventait avec son chapeau claque et de l'autre il remettait en valeur une lourde mèche d'un blond fade sur l'acnée de son front. La main du chapeau était splen- didement baguée; des femmes gloussaient d'admiration; « Du Lalique », faisait-il, en abandonnant ses doigts aux admiratrices

D'autres femmes se pressaient, mais il était préoccupé d'atteindre un gros garçon roux à la tête bouclée et au torse d'athlète qu'il venait de découvrir à l'autre bout du salon. C'était un jeune sculpteur Norvégien, que Noirmont s'était mis en tête de lancer et d'imposer à Paris. Jusqu'ici, Ostenberg (c'était le nom du jeune homme) n'avait commis que des ma- quettes et de vagues bijoux d'Art Nouveau. Trahit sua quemqiie voluptas, faisait remar- quer l'incorrigible Zisko. Formosum pastor

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Corydon ardebat Alexim, ripostait une jeune femme. Ah! vous entendez le latin; mes compliments. Mais je n'entends pas le grec. Je le regrette... 11 faut croire qu'ils étaient mieux que cela en Sicile. »

Cette chère des Glaïeuls avait lâché son sculpteur; elle venait d'apercevoir M. de Fa- renbourg et se précipitait vers lui. « La voi- ture de M""^ de Hamarande a été vue dans la cour de Timmeuble, lui chuchotait-il à voix basse ; le valet de pied a demandé à la livrée si M"* Farnier était là. Sur la réponse que non, le coupé est reparti. Reviendra-t-elle ? » La figure du directeur se décomposait : « Quel contre-temps, M""^ de Hamarande! un clou pareil! ah ! jamais il ne pardonnerait à cette petite sotte de Florise si la comtesse ne revenait pas. Oh! elle reviendra. Qu'en savez-AOus"? J'en suis certain. M"'® de Hamarande a huit salons se mon- trer chaque soir; elle n'y vient que pour entrer et sortir; apparitions sensationnelles. Elle veut venir ici la dernière. Et c'est

LA CONSÉCRATION 115

son droit avec sa fortune, sa situation, sa naissance, et cette petite Farnier qui n'arrive pas! » Des craintes travaillaient M. de Faren- bourg. Depuis deux jours, Florised'Ellébreusc ne lui avait ménasré ni son mécontentement, ni les télégrammes. Dans tous, elle lui avait signifié qu'elle ne viendrait pas. Le Laurier cVOr avait répondu par des pneumatiques suppliants et des envois de fleurs; lui ne dou- tait pas qu'au dernier moment, la jeune femme ne revînt sur sa décision; cette soirée devait être son triomphe, et voilà qu'il était dix heures et demie et Florise d'Ellébreuse ne paraissait pas.

« Fais chanter la Nivelli, disait-il, en pas- sant, à sa femme; ils doivent la trouver mau- vaise ; ça les occupera ». Et il se dirigeait vers son bureau, hésitant s'il devait envoyer son auto à l'hôtel Florian ou rédiger lui-même un télégramme annonçant une subite indis- position de Florise; il traversait le salon, on avait parqué les lauréates du concours ; le palmarès au grand complet trônait sur des

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fauteuils de souverains en représentation. La salie était relativement déserte ; la voix de la Nivelli, clamant la douleur d'Orphée, avait ramené la foule dans les premiers salons ; celui des Muses était devenu une solitude. Quelques vieux messieurs s'attardaient seulement au- tour de leurs biceps opulents; un groupe ii-ouaiileur d'habits noirs aosuenardait dans un& embrasure de porte. L'inutile exhibition de ces malheureuses abandonnées dans ce salon lointain aux entreprises de galants vieil- lards frappait M. de Farenbourg. Oscar avait la sensation d'une parade de foire, en même temps que le souvenir des dames en corbeilles des anciens cafés-chantant. Il flairait le gro- tesque et offrait gracieusement son bras à une des Muses; il engageait les autres à le suivre dans le salon de musique, quand il aperçut M. Agrado, il pressentit immédia- tement des nouvelles. Il assit la dernière Muse et se précipita vers le banquier : « J'en arrive, fit M. Agrado, ça a été dur, mais ils viennent. Vous l'avez vue? J'en ar-

LA CONSÉCRATION 117

rive, vous dis-je, ah! j'avais deviné, juste ! Après l'article et ces télégrammes, je pensais bien que ça n'irait pas tout seul. Ah ! on a versé quelques larmes! Elle a pleuré, elle va être laide. N'en croyez rien, elle est plus jolie que jamais; elle a l'air d'une vic- time que l'on traîne à l'autel. Vous pouvez me remercier; mais vous allez me faire un plaisir, c'est de flanquer ce Noirmont à la porte. Tenez, les voici, n'est-ce pas qu'elle est divine? »

Florise d'Ellébreuse venait d'apparaître au bras de son mari, son nom courait déjà, murmuré de bouche en bouche; des têtes de femmes se dressaient étincelantes de dia- mants, éclaboussées d'aigrettes; un remou se creusait dans la marée des habits noirs.

M"* Farnier déchiffrait distraitement la carte qu'on venait de lui remettre. « La com- tesse de Hamarande! C'est elle-même qui est en bas. » Ce petit morceau de bristol l'avait

7.

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arrachée à sa torpeur. « Mais oui, cette dame est en bas dans son auto, répondait le garçon; elle fait demander si madame peut la rece- voir. » M"" de Hamarande! la jeune femme avait comme un éblouissement. Elle ne com- prenait pas cl devinait pourtant que, dans la détresse elle se trouvait, cette visite avait quelque chose de providentiel! elle considé- rait le désarroi de la chambre, le désordre de sa toilette, ce lit pas fait, ce peignoir qu'elle traînait depuis midi, et, devant la médiocrité de ce logis d'hôtel : « Non, non, faisait-elle brusquement, dites à M™* de Hamarande tous mes regrets. Non, non, je ne peux pas la re- cevoir, — Cette dame désire vivement voir madame; elle est descendue de son auto elle-même, pour s'informer au bureau de l'hôtel. » Et Florise se rappelait que, dans la matinée, la comtesse avait déjà fait prendre de ses nouvelles. Elle avait trouvé sa carte sous enveloppe avec une quantité d'autres, d'inconnus ou de relations de la veille. Tous avaient mis une certaine élégance à venir

LA CONSÉCRATION 119

s'enquérir de l'état de la poétesse, après le ridicule contre-temps qui avait clos la soirée de la veille, cet évanouissement quasi théâ- tral 011 elle s'était laissée aller, dans l'atmo- sphère de curiosité hostile dont elle s'était sentie l'objet.

Elle n'oubliait pas, non plus, ce que M^Me Ilamarande avait fait pour elle. Acculée dans une position difficile, devenue le point de mire de tous les yeux, harcelée de prières et sommée de réciter elle-même ses vers cou- ronnés, elle s'était sentie défaillir, le cœur lui avait manqué. L'imprévue, la généreuse intervention de la comtesse de Hamarande l'avait alors sauvée.

Florise d'Ellébreuse ne pouvait pas ne pas la recevoir.

Le garçon attendait toujours. « Dites à cette dame que je suis couchée, que je me lève. Je suis au regret, mais je ne peux la recevoir que dans vingt minutes, un quart d'heure. Si elle peut repasser... » Le garçon s'éclip- sait, il revenait presque aussitôt : « Cette

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dame prie madame de ne pas se presser; elle repassera dans trois quarts d'heure. » Et il remettait à la jeune femme trois merveilleu- ses roses Niel.

Emma se levait brusquement. Vite que Ton fît son lit, qu'on rangeât cet appartement et qu'on lui envoyât la femme de chambre pour l'aider à s'habiller. Elle gagnait péniblement la grande glace ovale de la psyché, elle était encore tout étourdie des événements de la veille.

Ah! cette fête du Laurier d'Or, dont elle s'était fait tant de joie et qui devait être son triomphe, elle en revivait maintenant toutes les phases effarantes et comiques comme celles d'un cauchemar! C'est dans la persistante oppression d'un mauvais rêve, qu'elle se vi- sionnait son entrée dans les salles de rédac- tion, transformées en galeries de fêtes. Elle s'était laissé traîner comme une ci-devant à Téchafaud. Jusqu'à la dernière minute, elle ne voulait pas y paraître; il avait fallu la visite de M. Agrado à l'hôtel Florian pour

LA. CONSÉCRATION 121

forcer sa décision.. Le banquier l'avait adju- rée, au nom de sa carrière, de tenter ce su- prême effort; il y allait de son avenir. On l'avait annoncée à Paris. Paris l'attendait. Paris ne pardonnait pas les déceptions. Elle ne paraîtrait qu'une minute; l'important était qu'on la vît. « Mais, après cet abominable article? avait soupiré la pauvre femme. Cela, c'est une autre question; j'en fais mon affaire. J'ai plus que voix au chapitre au Laiirier; j'exigerai le nom de ce monsieur et, je vous le promets, justice sera faite. » Emile, pris à parti par M. Agrado, s'était alors joint au vieillard; tous deux l'avaient suppliée. « Mais on a annoncé que je dirais moi-même mes vers, sanglotait Florise, qui avait lu l'écho, le matin, dans un journal. Je ne pour- rais jamais, jamais... je suis perdue. Cela, c'est un enfantillage, faisait le millionnaire, puisqu'il y a une comédienne de l'Odéon commandée pour déclamer vos vers. » M"" Farnier tirait le dernier argument des femmes : » Mais je suis laide, laide à faire

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peur, j'ai pleuré; j'ai les yeux machurés, le teint bis ! Vous ! vous ! ! ! répondait le ban- quier, en l'entraînant devant une glace. Mais regardez-vous! mais c'est votre triomphe que la pâleur et l'éclat des yeux que vous avez ce soir! »

Le fait est que M""' Farnier était, ce soir-là, très belle. Sa crise de révolte et de larmes l'avait dramatisée, élevée à un degré d'inten- sité plastique qu'elle n'avait pas d'ordinaire. Une tunique à la grecque, dont ses bras pales émergeaient complètement nus, la faisait, chose étrange, idéalement chaste. Un péplum de gaze argentée la drapait ; des couronnes de myrthes, en soie brodée, en égayaient la trame de feuilles vertes; pas une bague aux doigts, pas un bracelet aux bras, pas un collier au cou. L'eurythmie des lignes était conservée intacte, absolument pure; posée sur ses ban- deaux châtains, une couronne de myrthes verts, en émail translucide, la diadémait.

C'était Hypatie et c'était aussi Erato; c'était une nymphe et c'était une muse, mais une

LA CONSECRATION 123

nymphe douloureuse et blessée; c'était Iphi- génie en Tauride et M"^ de Sombreuil au Temple. A la clarté des bougies son image lui avait souri. « Puisque vous vous mettez tous les deux contre moi!... » Et elle avait demandé sa sortie de bal.

« Ne craignez rien, je serai tout le temps auprès de vous >), lui avait chuchoté M. Agra- do, et, dans la tiédeur obscure de l'auto, la main du banquier avait furtivement serré sa main.

Ah! son entrée dans les salons du Laurier d'Or... Au moment oi!i elle en passait la porte, la Nivelli y chantait, debout, -au piano:

Tu m'as pris mon cœur dans tes griffes d'or, Tu m"as pris mon cœur dans tes mains de soie.

La mélodie d'Holmes courbait toutes les têtes sous une haleine ardente, mais le nom de Florise d'Ellébreuse avait couru dans la foule ; la jeune femme l'avait deviné au mou- vement des bouches, et, tout à coup, elle avait eu tous les youx et toutes les curiosités sur

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elle. Elle s'était sentie dévisagée, déshabillée, scrutée dans son âme et dans sa chair, par des milliers de prunelles goguenardes et inquiètes; il y en avait de si hardies, qu'il lui semblait qu'on la dénudait. Une atmosphère raréfiée l'avait prise à la gorge ; les tentures du salon avaient tournoyé autour d'elle ; elle avait eu un mouvement de recul, mais M. de Farenbourg lui avait pris le bras et l'avait entraînée à travers les groupes.

La Nivclli avait cessé de chanter.

Ce fut une promenade sensationnelle et tri- omphale. Toute l'assistance s'était portée en masse au-devant de la poétesse. Emmaavançait avec peine entre deux rangs de spectateurs ; on se bousculait pour lavoir; des cous se tendaient avides, des souffles chauds lui effleuraient la nuque, desmonoclesimpertinents plongeaient dans son corsage; et Florise avait la sensa- tion d'être livrée vivante aux bêtes. Elle avait fermé. les yeux; M. de Farenbourg la soute- nait ; des réflexions, faites à voix haute, la souffletaient au visage : « C'est la lauréate,

LA CONSÉCRATION 12o

la petite femme au tempérament si chaud. Elle a le masque! Pas si jolie que cela!

Eh! eh! son mari ne doit pas s'embêter.

Ah! moi, en voilà un que je plains, le mari! »

Emile, ahuri, prenait pour lui une partie de ces boutades; il avait grand'peine à suivre

sa femme à travers les groupes C'était

l'insulte publique et officielle : la consé- cration.

Florise avait gagné le fauteuil qu'on lui réservait. Maintenant, M. de Farenbourg faisait les présentations. C'étaient des incli- naisons de crânes chevelus ou chauves, des flexions d'épaules et des robes plongeantes en des révérences. M. de Farenbourg nommait à mesure; les femmes et les hommes se suc- cédaient. M"^ Farnier ne voyait personne. Toutes ces faces s'avançaient sur elle, grima- çantes et grossissantes comme dans les cauche- mars. Elle se sentait étouffée dans un cercle, de plus en plus resserré, de visages mena- çants ou hilares : une farandole de masques,

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et les présentations continuaient. C'étaient des noms et des noms, et, à jet continu, la banalité des compliments clichés et des féli- citations plates. Un nom. lui faisait relever la tête : M. Maxence Noirmont, notre ba- ronne des Glaïeuls. Un petit homme, pustu- leux et goguenard, bafouillait des hyperboles ; la jeune femme avait un mouvement de re- cul : c'était lui l'auteur de l'article. «Ne vous troublez pas, lui chuchotait une voix dans la nuque; il ne perdra rien pour attendre; nous l'exécuterons, et de main de maître. » C'était M. Agrado, discrètement insinué derrière son fauteuil. « Non, non, suppliait la jeune femme, il est si dangereux! Il n'y a de dangereux que ce que Ton redoute. Celle-là est bien plus à craindre. » Une jeune femme, très blanche aux yeux étrangement verts, était debout devant elle : « J'aime tant votre talent et j'apprécie tant votre beauté! » mur- murait l'inconnue d'une voix chaude et rau- que. M. de Farenbourg présentait M"* de Mauves, mais un mouvement venait de se

LA CONSÉCRATION 127

produire dans la foule et Florise d'Ellébreusc se trouvait tout à coup seule. Les groupes, tassés en une grande vague, se précipitaient au-devant d'une nouvelle entrée : « M*"* de Hamarande, la comtesse ! »

VII

CHÈRES CONFRÈRES

La nouvelle arrivante possédait mieux le maniement des foules. Avec un sourire à droite, un regard à gauche, elle maintenait les gens à distance, écartant au besoin les gê- neurs du bout de son éventail. Les plus obs- tinés s'effaçaient devant son seste. Pour M""® de Hamarande lescuriosilés s'étaient faites défé- rentes, les impatiences respectueuses. C'était une petite femme menue et mince que gran- dissait un admirable port de tète. Un profil d'oiseau de proie, un nez en bec d'aigle et des lèvres fines étaient rachetés par d'inoublia- bles yeux nocturnes, des yeux veloutés et bleus, ombrés de longs cils noirs. Très brune, coiffée de bandeaux à la grecque, la comtesse de Hamarande imposait la vision d'une sta-

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tuette d'Égine portant sur ses épaules un visage précis de peinture persane. On sentait sa majesté voulue, sa grâce apprise, carnatu- rellement elle devait être vive, saccadée et preste, et c'est par esthétique qu'elle avait adopté cette sage lenteur. Des ovations l'ac- cueillaient au passage ; le Tout-Paris du Lau- rier d'Or l'acclamait. La comtesse se faisait dé- signer Florise et cette fois c'était Florise d'El- lébreuse que l'on présentait. La poétesse du Faubourg adressait à la lauréate de province un compliment lapidaire et précis, dont la belle tenue avait la pureté d'une épilaphe grecque. M'"^Farnier balbutiait; elle n'avait rien entendu. M. de Farenbourg, qui avait présenté les deux femmes, les faisait asseoir sur deux grands fauteuils. Maintenant la com- tesse de Hamarande parlait à mi-voix à Flo- rise ; elle avait une diction merveilleuse ser- vie par la voix la plus chaude et la mieux timbrée ; l'écouter était un délice, et sans rien comprendre, Florise d'Ellébreuse écou- tait.

CHÈRES CONFRÈRES 131

Mais, bon faiseur de gloires, M. de Farcn- boiirg organisait le triomphe du Laurier d'Or. K Silence, Mesdames, un peu de silence, Mesdames ». M'"" Gora Laparcerie, del'Odéon, allait réciter la poésie primée au concours, les Lauriers roses de M""" d'Ellébreuse ; mais M"" Gora Laparcerie n'était pas là, au dernier moment elle s'était fait excuser. Une actrice du Vaudeville offrait de la remplacer; on acceptait. Récemment sortie du Gonservatoire c'était une jeune personne aussi nue que le permettait l'indécence de la mode : des yeux pochés tant ils étaient bleuis de kohl, et une bouche saignante de fard. Un maquillage spectral en faisant une stryge de Rops. Qu'al- laient devenir les Lauriers roses de Florise déclamés par cette goule ! Gela faisait frémir.

L'ingénue du Vaudeville demandait à lire les vers pour se familiariser avec ; on lui pas- sait un numéro de la Revue. M"" lUyne Hasp la feuilletait, puis elle avait un brusque sur- saut de tout le corps ; elle arrivait à rougir

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SOUS son blanc gras et ses paupières meur- tries tombaient jusqu'à ses oreilles. Non, vraiment elle ne pourrait jamais dire cela en public, c'était trop chaud, trop passionné, trop véhément; il y avait des passages... Et M"^ Illyne rentrait dans le rang, tout un groupe d'habits noirs excités suivait cette ingénuité de lupanar. M"" Emma Farnier était devenue blême ; un tremblement l'avait prise; personne ne voulait dire ses vers. « L'auteur, l'auteur ! » réclamait des voix goguenardes. « Oui, c'est cela, que madame d'EUébreuse dise elle-même ses vers !■ » Et toute l'assis- tance réclamait et criait ; le public était rede- venu l'enfant mal élevé des entr'actes trop longs et des premières houleuses. « L'auteur I Fauteur ! » Et M""^ Farnier, le cœur chaviré, sentait une sueur froide lui perler aux épaules, elle croyait qu'elle allait mourir.

La comtesse de Hamarande s'était levée. « Eh bien, ces vers, je vais les dire, moi. Qu'on me donne le manuscrit. » Et la statuette de Tanagra s'avançait le plus simplement du

CHÈRES CONFRÈRES 133

monde. Et un silence se faisait tel que Ton eût entendu bourdonner une abeille. Dans le recueillement de tous, M*"" de Hamarande commençait. La jeune femme était peut-être la plus admirable diseuse que possédât Paris; seules Julia Bartet, Marguerite Moreno ou jadis Sarali Bcrnhardt eussent pu lui être opposées dans l'art de souligner, et de mettre en valeur un rythme. Des vers de Florise d'Ellébreuse perlés par la comtesse de Hama- rande, Paris ne s'attendait pas à un pareil régal.

Mais quand la diseuse se tournait vers la poétesse pour quêter un regard de gratitude, elle ne trouvait que deux yeux clos et une pâleur de morte. La tête renversée, raidie par l'hypnose, M"^ Emma Farnicr s'était éva- nouie... Une réflexion de goujat, passée par- dessus son épaule, avait porté le dernier coup. Ce fut un désarroi, un tumulte; on se pressait autour de la jeune femme, on empor- tait Florise, inanimée, dans le cabinet du Directeur. Ce Farenbourg, quel génie, quel

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dentiste ! Tout cela a-t-il été assez bien réglé! « C'est plus beau qu'au théâtre », ricanait Zisko, le peintre hongrois.

Le lendemain M""® Emma Farnier ne pou- Yait refuser de recevoir la comtesse de Hama- rande.

La poétesse grande dame prenait congé de la lauréate de province. Qu'est-ce que lacom- tesse de Hamarande avait bien pu dire à M"'^ Farnier? Elle avait dans les yeux une décision inaccoutumée, et tout son pauvre visage dévasté par le désespoir s'était sou- dain retrempé d'énergie. Elle sonnait pour avoir une lampe, car il était près de sept heures. Elle écoutait l'auto de la comtesse déraper sous ses fenêtres, et presque aussitôt la porte de sa chambre s'ouvrait. Qui se per- mettait... ? et M. deFarenbourg entrait suivi de son mari. 11 se précipitait sur les mains de la jeune femme... Ses compliments; M""® de Hamarande chez elle! Mais c'était une consé- cration, après ce qui s'était déjà passé dans la

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nuit, M""' de Hamarandc et elle devenaient les deux outsiders de la liUérature féministe. C'était inespéré, autant qu'imprévu, il allait pouvoir publier son portrait avec celui de la comtesse dans le prochain numéro de la Revue.

La jeune femme regardait avec mépris ce marchand de réclames. « Je m'y oppose for- mellement, faisait froidement M"" Farnier ; c'est spontanément que la comtesse de Hama- rande m'a rendu visite, spontanément qu'elle a dit mes vers hier soir, j'entends ne pas en informer le public. Mais moi, j'entends faire votre réputation, chère madame, et faire monter le tirage de mon journal. D'ailleurs, il est trop tard, un instantané a été pris hier, dans nos salons, de votre présentation à la comtesse. Sa visite m'autorise à la publier, Soit, je vous désavouerais dans une lettre ouverte à la comtesse de Hamarande, et cette lettre je la publierais dans Fémina. Oh ! comme elle est nerveuse ! Monsieur Farnier, calmez un peu votre femme! Oui, je sais, les

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événements d'hier vous ont un peu énervée, mais rien de mieux ne pouvait arriver pour votre gloire. Il ne faut pas ruer comme cela dans les brancards. » Emma ne haussait même pas les épaules ; ni M. Farnier, ni M. de Farenbourg ne voyaient ses dents ser- rées ni ses yeux fixes et durs.

« M. Agrado est venu prendre de tes nou- velles, faisait Emile ; nous étions avec lui dans le salon de l'hôtel ; il n'a pas voulu mon- ter. — Il a bien fait, ripostait la jeune femme. Comment ! Mais oui, il a bien fait, intervenait M. de Farenbourg, puisque ma- dame n'était pas seule. » Le directeur sentait l'orage dans l'air. M. Farnier reprenait : « Agrado nous invite à dîner pour jeudi, un grand dîner qu'il donne en ton honneur, et il compte sur nous, samedi, dans sa loge de l'Opéra, pour une première. La première du Crépuscule des dieux, soulignait le journa- liste. — J'ai accepté insistait Emile. Et tu as eu tort, car je n'irai ni à ce dîner ni à l'Opéra. Pourquoi? J'ai dit. »

CHERES CONFRERES 137

M. de Farenbourg, devenu prudent, s'ab- sorbait dans la lecture de cartes de visites, dont un plat de Chine était rempli ; il y dé- couvrait celle d'Oriane. « Tiens, tiens, M'^^de Mauves, vous l'avez reçue? Non, c'était ce matin. Elle est venue prendre de mes nou- velles. — Vous avez bien fait. » Florise levait la tête. « Pourquoi? » Le journaliste avait un geste vague : « J'ai dit ! » Et là-dessus il se levait. « Voyons, Emma, M. Agrado attend ta réponse ; M. de Farenbourg a promis de la lui porter. Non, non, je reviendrai demain, cela ne presse pas, concédait ce parfait homme du monde; madame d'Ellébreuse est un peu énervée ce soir. »

Le diplomate s'esquivait. «Voyons, Emma, tu n'es pas raisonnable, reprenait Emile ; M. Agrado a pour toi une véritable affection ; il m'a parlé de toi dans des termes...; tu se- rais sa fille, qu'il ne t'aimerait pas davantage ; tu sais qu'il m'a promis de faire flanquer à la porte le petit écrivaillon de ton article. » ^jme Parnier tournait vers son mari son beau

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profil douloureux autant qu'ironique : « Mon ami, il vous faudra acheter des lunettes bleues, vous devenez tout à fait aveugle ! »

Le lendemain matin, une heure après le second courrier, le garçon de l'hùtel montait à Florise d'Ellébreuse une immense gerbe de lilas blanc et d'orchidées bleues ; une carte aposlillée sous enveloppe, accompagnait l'en- voi ; M""^ de Mauves y prenait des nouvelles de la jolie malade et imploraitla faveur d'être reçue dans la journée vers les cinq heures; M"^ de Mauves avait un véritable service à rendre à M"^ Farnier. « On attend la réponse en bas ? demandait Emma. Non, on est parti. Ah! » Et, développant le papierqui entourait les fleurs, la jeune femme faisait bouffer la gerbe dans un vase : le lilas, savam- ment vaporisé, embaumait.

M^'Me Mauves ! M. de Farenbourg, la veille, l'avait approuvée de ne pas l'avoir reçue : la chroniqueuse sportive était donc un danger? Un danger pour elle, ou pour M. de Faren- bourg? Emma était piquée au jeu ; son ima-

CHÈRKS CONFRÈRES 139

gination travaillait, une curiosité l'obsédait de '.onnaître maintenant M"'^ de Mauves. Elle se rappelait très bien cette face pâle, expres- sive, si étrangement éclairée par deux larges yeux verts ; c'était la seule femme présentée dont elle se souvînt.

Un chasseur du Laurier d'Or venait inter- rompre sa songerie; il apportait une lettre de M. de Farenbourg et toute une liasse de cou- pures de journaux sous une grande enveloppe. Le journaliste s'informait de la santé de Flo- rise et la félicitait, une fois de plus, de son grand succès; elle n'avait qu'à dépouiller les bulletins de presse qu'il se permettait de lui adresser. De M. Agrado et des invitations do la veille, pas un mot. Le fin limier avait flairé le vent ; un malheureux post-scriptum gâtait la situation : M. de Farenbourg revenait à la charge au sujet de sa collaboratrice ^|me Oriane de Mauves : « Si elle se présente chez vous, soyez souffrante. Un bon conseil, évitez-la. »

Cette recommandation décidait la jeune

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femme à recevoir la personne qu'on voulait lui faire évincer, et puis elle se mettait à dé- pouiller Jes bulletins : tous y célébraient à l'envi la pureté de son profil, l'éclat de son teint, la souplesse de sa taille et la sensualité passionnée de ses vers.

Mais Florise d'EUébreuse était déjà blasée sur les éloges de presse. Elle n'en ignorait plus la cuisine. Tout cet encens brûlé en son hon- neur n'était que des communiqués et des prières d'insérer de M. de Farenbourg; Dis- tribués la veille au soir, ils avaient paru le matin... complaisances réciproques de rédac- tion vis-à-vis les unes des autres, la lauréate du Laurier d'Or en possédait maintenant l'énigme, d'ailleurs le nom de la comtesse de Hamarande habilement accolé au sien ne lui permettait pas un doute, c'était un nouveau bluff de ce cher Oscar. Il préparait le texte et l'illustration de son prochain numéro : l'entre- vue des deux Muses. Ah ! le bon manager ne perdait pas son temps, c'était organisé de mains de maître autour de ses faits et gestes,

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la réclame ù jel continu d'une étoile en tournée.

Horripilée, M'"'' Farnier repoussait du doigt toutes ces paperasses et sonnait la femme de chambre. Avait-elle fini de préparer son bain? Les hommes de la Samaritaine venaient de le monter, de l'installer dans la chambre de monsieur. L'hôtel Florian n'avait pas de salle d'hydrothérapie.

Pendant la première semaine de son séjour Emma, tôt levée, courait les magasins du quartier, musant au Petit Saint-T hojnas pour s'attarder au Bon Marché et de passant les ponts poussait jusqu'au Louvre.

En quittant l'étouffement des salles de vente, la fraîcheur des hauts ombrages de la Samaritaine entrevue du haut des quais la tentait. L'eau du fleuve et le vent dans les feuilles lui rappelaient vaguement le perpé- tuel émoi des peupliers de la Barthelasse. . . La Barthelasse aujourd'huilointaine comme Avi- gnon, elle traversait d'un pas ralenti la place Saint-Germain-l'Auxerrois, s'accoudait une

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minute au parapet pour admirer le Pont- Neuf et ses six arches pleines et la terrasse en proue de sa pointe s'immobilise la sil- houette équestre du Vert-Galant, à Thorizon c'était la flèche ajourée, on eût dit en fili- grane d'or de la Sainte-Chapelle et puis plus loin dans la travée du fleuve comprise entre le quai de Gesvres et celui de l'Horloge, l'H. d'améthiste gigantesque et violàtre des tours de Notre-Dame. Florise s'absorbait dans cette vision dont s'enivrait son âme artiste et puis souriante à l'avenir, elle descendait l'escalier qui conduit à la berge et s'engageait sur la passerelle qui relie la rive à l'établissement, c'était la dernière étape de sa matinée.

Maintenant M""^ Farnier faisait apporter ses bains rue de Beaune et les prenait à l'hôtel ; j^jmc pjirnier ne sortait plus le matin, ses soi- rées la rendaient paresseuse, la provinciale devenait Parisienne.

Vers trois heures un quart la jeune femme s'étiraiten bâillant sur sa chaise longue. Après

CHÈRCS CONFRÈRES 143

son bain elle avait déjeuné dans sa chambre et s'était ensuite endormie, lentement envahie par la douceur de la sieste, un léger toc toc heurté à sa porte venait de la réveiller; c'était timbré d'une cire argentée qu'elle con- naissait déjà trop, le bristol azuré de M. Agrado, Florise avait un geste excédé, elle ne décachetait même pas l'enveloppe. C'est pour le dîner. Invitation officielle cette fois : « ah ! il est tenace. Pas plus que moi ! » et elle poussait la lettre sur la table parmi les papiers épars sur la table, son mouvement en faisait tomber un sur le tapis, Florise le ramas- sait, et, hasard, c'était la lettre de M. Faren- bourg, son billet du matin, machinalement Emma le relisait, elle s'arrêtait longtemps au post-scriptum consacré àM™^ de Mauves. Si elle se présente chez vous, soyez souffrante, un bon conseil, é citez-la.

Ces quelques lignes lui remémoraient sa décision d'avant le déjeuner, M'°^Farnier était devenue pensive, sa bouche entr'ouverte hésitait, mais ses prunelles riaient. D'un bond

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elle se mettait debout et se dirigeait vers une grande caisse en bois blanc, dernier envoi des sœurs Millaux. Elle l'ouvrait avec précaution et en tirait une délicieuse robe d'intérieur, toute en gaze de soie mauve sur dessous do satin souple, quelque chose d'impondérable et de flou qui fondait et coulait comme une eau sous la main, la jeune femme éta- lait le chef-d'œuvre sur son lit et l'examinait en détail ; toute la robe embaumait, des sachets d'héliotrope avaient été cousus dans la doublure et une senteur capiteuse et très douce emplissait la chambre. Florise se pen- chait sur l'étoffe et s'y caressait le visage, un bien-être la pénétrait en même temps que le parfum, elle se redressait et s'approchait de la glace en tenant toujours sa joue appuyée contre l'étoffe, la nuance seyait merveilleusement à son teint, le mauve la faisait encore plus déli- cieusement blonde, il allumait comme des lueurs d'ambre clair dans ses cheveux châtains. M""" Farnier replaçait la robe sur le lit et s'installait à sa toilette.

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Le soir, à quatre heures et demie, M""" Far- nier était sous les armes.

L'arrêt d'un fiacre sous ses fenêtres Ja fai- sait tressaillir ; elle consultait la pendule : M""^ de Mauves était exacte. M""^ Farnier avait donné ordre de laisser monter directement. Le danger, puisqu'il y avait danger, allait apparaître.

La porte s'ouvrait. Le danger était une longue et souple forme veloutée comme une hirondelle de ruine. Une robe de velours ras, gris de taupe, moulait la sveltesse de la jeune femme. Au-dessus de l'étole de chinchilla, c'était bien l'étrange et attirant visage remar- qué l'autre soir. Les yeux avaient en- core plus d'éclat. Une toque de velours pensée couronnait cette tête de jeune page, et dans un sillage d'odeurs capiteuses et compli- quées, M"® de Mauves se précipitait. Florise n'avait pas eu le temps de se lever, la visi- teuse lui avait saisi les mains... Comme elle était bonne de l'avoir reçue! Alors elle l'excu- sait et de l'indiscrétion de sa visite etdel'au-

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dace de son envoi, mais une irrésistible sym- patliie l'entraînait vers elle. En plus de sa joliesse et de son génie, il y avait en elle une telle candeur, une telle ignorance de l'horrible monde oii elle entrait. C'est son innocence qui l'avait amenée à cette démarche. Elle sentait Florise si neuve et tellement sans défense dans cette effarante existence de luttes et d'intri- gues, qu'est la littérature pour une femme : elle ne connaissait que trop cette existence et à ses dépens, hélas ! Et cette odieuse soirée de l'avant-veille, ce gala du Laurier d'Or, quelle honte, quel guet-apens, pis, quel tra- quenard! Parmi le cynisme des hommes et l'envieuse, hostilité des femmes, Florise lui était apparue comme une sainte Blandine dans la fosse aux lions. Ce Farenbourg était un misérable de l'avoir fourvoyée dans cet affreux milieu de bas bleus aigris, de snobs imbéciles et de gens de lettres aux expédients. Avoir fait d'elle, elle une créature si pure et si noble, un prétexte de bluff, un objet d'at- traction ! Ah ! ce Farenbourg ! Mais il en avait

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fait bien d'aulres ! Alors devant sa pâleur et sa détresse, un immense attendrissement l'avait prise pour elle, Florise, et, entrée dans les salons du Laurier avec une secrète jalou- sie de sa beauté et de son talent (toutes les femmes étaient jalouses d'elle), elle avait, tout à coup, éprouvé pour elle un impérieux be- soin d'afTcclion et de dévouement.

Emma FarnierlFécoutait parler avec stu- peur. A la jalousie en moins qu'elle n'avait pas avouée, c'était les propos mômes de M""* deHamarande. Les deux femmes s'étaient rencontrées dans la même pitié et le même besoin de lui venir en aide ; toutes deux, émues par sa candeur, avaientcédé à lamême générosité d'élan . C'était pour la prévenir d'un danger et lui rendre un urgent service que M"" de Hamarande était venue la visiler, la veille ; la jeune comtesse l'avait aussi mise en garde contre Farenbourg, « un homme capable de tout », avait dit celle-ci.

La chroniqueuse sportive était plus expli- cite. Un forban, une canaille, un exploiteur

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de femmes, et dont les enthousiasmes litté- raires masquaient tnal les spéculations de luflian. D'ailleurs, il fallait l'entendre, dans lintimité, parler de sa rédaction. Mais M™^ de Mauves ne répétait pas le mot. Elle avait re- pris avec une volubilité passionnée, le thème inépuisé des qualités de House et de ses per- fections, et puis elle revenait en termes api- toyés sur la soirée de l'avant-veille et son effa- rante détresse au milieu des réclamations brutales d'un public, on aurait dit payant. « Lesgoujats, les goujats! s'exaspérait la jeune femme, on ne se conduit même pas ainsi au beuslant! » « Oh! M™^ de Hamarande a été très bonne, pouvait enfin placer Emma, elle s'est dévouée et m'a sauvée littérale- ment. ))

Une flamme mauvaise allumait les yeux de la chroniqueuse : « Vous êtes naïve, chère madame, vous avez cru au dévouement de M""' de Hamarande, mais M""" de Hamarande s'est taillé une admirable réclame en vous sauvant. Vous ne la connaissez pas encore.

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M"* de Hamarande ne travaille que pour elle ; c'est pour elle, et non pour vous, qu'elle est venue au gala de l'autre soir ; la fête était donnée en votre honneur. Vous en étiez le clou, l'attraction, la reine ; elle a voulu par- tager votre triomphe. C'est très adroit et très fort, ce qu'elle a fait là. Elle s'est piédestali- sée en vous venant en aide. Quoiqu'elle fasse, maintenant, on ne pourra la soupçonner ni de basse envie, ni de compétition. D'un geste elle s'est nimbée d'une couronne. La voilà passée petit manteau bleu, créature d'élite et de générosité. La belle àme et le génie, la double auréole ! »

Florised'EUébreuse écoutait sans bien com- prendre encore, mais faisait en elle-même des rapprochements : M™^ de Hamarande lui avait tenu les mêmes propos la Veille, M""" de Mauves les débitait avec une autre chaleur. M"'® de Hamarande n'avait prévenu Emma que contre M. de Farenbourg ; la chro- niqueuse sportive s'en prenait au contraire à toutes et à tous ; elle englobait dans la même

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suspicion tarouche M. Agrado, un vieux sa- tyre hypocrite qui aurait voulu faire de la rédaction du Laurier son harem, et cette petite crapule de Maxence Noirmont, cette chère des Glaïeuls dont la haine antiphysique s'a- charnait sur toutes les femmes ; et sa véhé- mence indignée dénonçait à Emma les ma- nœuvres frauduleuses du vieux Mécène égril- lard, comme les turpitude du jeune maître chanteur. Le vieux banquier n'avait-il rien tenté déjà auprès d'elle? Il la désirait osten- siblement; il était encore plus dangereux que le Noirmont dont l'évidente infamie n'é^a- lait que l'évidente lâcheté ; pour celui-là, il y avait les exploits d'huissier et la police correctionnelle. Ah! les aigrefins et les porcs, les rancunes et les convoitises que Florise avait déchaîner dans ce troupeau; mais elle l'aiderait à se défendre contre eux et, si elle le voulait bien, armerait sa candeur de toute son expérience. Elle la soutiendrait de ses conseils, l'éclairerait de ses avis, la docu- menterait sur les choses et les gens, l'initie-

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raitaux rusesetaux stratagèmes sanslesquels force, gloire et talent deviennent inutiles à Paris ; elle lui soufflerait son énergie dans les résistances et sa perspicacité dans l'intrigue : bref, elle serait son amie.

M""*" de Mauves avait rapproché sa chaise de celle de Florise, et, tout en lui caressant les poignets du bout effleurant de ses doigts, avait presque posé sa tête sur son épaule. Florise sentait son haleine lui chaufi'er la nuque.

Tant de véhémence l'effarait. C'était en ter- mes moins ardents, la conversation même de la comtesse de Hamarande, la môme sympa- thie inspirée par son ignorance et les mêmes conseils de se méfier d'un monde d'intrigue et de perfidie; mais au lieu de mettre à son service son expérience pour en triompher, M""" de Hamarande lui avait conseillé de fuir ce monde périlleux et trop compliqué pour elle : Florise n'était pas taillée pour la lutte, elle devait retourner au plus vite à Avignon, se laisser commander un roman par de Fa-

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renbourg et rentrer, s'exiler en Provence. Là, dans la solitude ensoleillée de la ville des Papes, au bord des roseaux frisson- nants du Rhône, elle mettrait un an, deux ans à faire un beau livre de vers, et, le livre une fois parachevé, elle reviendrait le publier à Paris. M™* la comtesse de Hamarande s'était engagée à trouver un éditeur.

Laquelle des deux fallait-il écouter? L'une lui conseillait le combat, l'autre la fuite, pis que la fuite, l'exil. M"'" de Hamarande n'avait- elle pas un intérêt à la supprimer de sa route? Elle était une rivale, en somme ; une méfiance était entrée en elle depuis que M""® de Mauves avait disséqué en sa présence les motifs plausibles de ce spontané dévoue- ment.

La comtesse de Hamarande paraissait à Emma plus sage. M""* de Mauves plus sin- cère. Florise reconnaissait, malgré elle, à la poétesse, une nature plus pondérée et plus droite, et il y avait pourtant plus de spon- tanéité dans la sympathie passionnée de la

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chroniqueuse ; et, pourtant^ cette nature ar- dente l'effarait.

Il y eut un silence. M"* de Mauves avait relevé la tête ; elle considérait le front pensif et les beaux yeux distraits d'Emma. Elle lâchait les deux poignets et reculait un peu sa chaise. Elle venait d'aviser, sur une table, l'éventail de M. Agrado. « Une jolie pièce, faisait-elle, en déployant le velin enjolivé de délicates peintures ; c'est un objet de collec- tion, un cadeau? C'est M. Agrado qui me Ta offert », et la jeune femme ne pouvait s'empêcher de rougir. « M. Agrado, déjà!... » M™'' de Mauves avait un mauvais rire. Com- ment, déjà ! Oui, c'est une habitude qu'il a de semer ses éventails. Il en a d'incompa- rables ; celui-là vaut bien vingt-cinq louis... Vous êtes allée chez lui? Jamais, il me Ta envoyé le lendemain de notre arrivée ici ; il ne m'avait pas encore vue. Ah ! La chroni- queuse avait refermé brusquement l'éventail. Et il ne vous a pas invitée à venir visiter ses vitrines? En effet, mais je n'avais pas de

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raisons d'y aller seule. Nous sommes priés à y dîner jeudi. J'aurais eu tout le loisir de les admirer ce soir-là, mais j'ai refusé. Yoiis avez refusé ? Vous avez eu tort, il faut v aller. Il peut encore être très utile. Vous me conseillez d'y aller après tout ce que vous m'en avez dit? Etrange! Vous êtes de l'avis de mon mari. La femme de lettres avait un sourire énigmatique : « Je suis toujours de l'avis des maris. »

« Voici, justement, M. Farnier qui rentre », faisait Emma en prêtant l'oreille à un bruit de pas dans la pièce voisine. Alors, je me sauve, je vous laisse, et M""^ de Mauves se levait. Pourquoi ? je vous aurais présentée, Emile eût été enchanté. Non, il est cer- tains conseils que... La chroniqueuse s'é- tait vivement rapprochée : « Ecoutez-moi, mon amie, vous jouez en ce moment une très grosse partie : vous n'y entendez rien et votre mari encore moins, si c'est possible. Or, je ne veux pas que vous soyez roulée, et vous allez l'être, si l'on n'y met le holà. Allez dîner jeudi,

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avenue Friedland, mais ayez toutes les pru- dences et venez me voir le lendemain, cl^ez moi,, cinq heures. Vous y trouverez deux amies à moi, dont Tune très intéressante. M, Agrado, il y a deux ans, lui a offert quel- ques éventails: elle vous dira elle-même ce qu'il lui en a coûté; je tiens à ce que vous soyez édifiée. Vous permettez? » Devant son mouvement. M"® Farnier avait tendu naïve- ment la joue; c'étaient leurs bouches qui se rencontraient. M™" de Mauves lui avait glissé sa carte dans la main ; elle avait déjà dis- paru.

« Tu avais encore une visite? » faisait Emile en ouvrant la porte de communica- tion.

VITI

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M. Agrado offait son bras à M"*' Farnier ; on passait au salon.

Après l'éclairage aux bougies et les vastes tapisseries Louis XIV de la salle à manger, la Vie d'Alexandre le Grand, d'après les car- tons de Lebrun, c'était le régal de nuances atténuées et claires du salon de Musique.

Tout de hautes glace.s ovales alternant avec des panneaux de moire verte encadrés de moulures Louis XV, pas un tableau, pas un bibelot n'en rompait la délicate harmonie. Au plafond à peine teinté d'azur, des groupes effacés de nudités ; au-dessus de la cheminée de marbre blanc, un grand portrait de l'Ecole anglaise, une mince figure de femme ennuagée de tulles et de linon et, sur un socle de

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grande brèche, une Léda d'albâtre, pâmée sous la caresse insistante d'un cygne, attes- taient seules la galanterie du maître de la maison.

Cela avait été un dîner de stricte intimité, pas plus de dou-ze couverts, mais non sans cérémonie. M.. Agrado avait tenu à pré- senter Florise d'EUébreuse au cercle plus restreint de ses relations mondaines, le dîner était pour huit heures un quart. « Arrivez à huit heures et demie, lui avait glissé dans l'oreille le Directeur du Laiirier d'Or, on ne se met jamais à table avant neuf heures. » Et pour ce soir-là, M""" Farnier avait bien voulu suivre le conseil.

En arrivant avenue Friedland, Emma avait trouvé au salon le ménage de Farenbourg, Zisko, le portraitiste à la mode que le ban- quier eût voulu attacher à la Revue, et une grosse dame mûre engoncée dans une robe de moire verte toute raidie de points d'Alen- çon. M. de Farenbourg présentait la jeune femme : « Madame Rousseau de l'Aisne, la

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femme du sénateur », la sénalrice daignait s'incliner, deux rangs de brillants et trois de perles tremblaient en frissons lents sur la gélatine de sa gorge. « Rousseau était avec Agrado qui l'avait entraîné dans son cabinet des estampes pour lui montrer quelques cochonneries, pour sûr », et la sénatrice souriait de tout l'émail d'un double dentier, ces hommes, on les connaissait ! Florise d'Ellébreuse, gênée, adressait à son manager un regard un peu surpris. « Un peu commune, chuchotait celui-ci, mais une bonne femme, Rousseau lui doit sa fortune, ce sont les cent mille francs de sa dot qui ont acheté les premiers terrains des mines de Sérigny, Sérigny dans l'Aisne, parfaitement, les fameux charbonnages, les Rousseau ont aujourd'hui plus de vingt millions, membre de tous les conseils d'administration de che- mins de fer, pas une société financière ne figure aujourd'hui le nom de Rousseau, et relativement honnête pour un gouverne- mental... aucun Panama dans leur actif, fai-

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sait-il à M. Farnier, peut vous être très utile pour un avancement, soyez aimable ». Les deux hommes avaient laissé aux prises les deux femmes. « Et d'oiî sort madame Rousseau, » demandait le Conservateur vaguement offus- qué par l'odeur d'étable exhalée par la dame. « Fille d'un éleveur de Seine-et-Oise, a garder les vaches autrefois, mais une excel- lente créature, ne demande qu'à rendre ser- vice, je ne vous en dirais pas autant de ceu^^ qui vont venir, les Mursy des Forges, autres sénateurs de l'extrême gauche. Ceux-là;, ils n'arriveront pas avant neuf heures, ils se font toujours attendre, c'est un genre. Les Forges en deux mots, et cela se dit socialiste, s'ils avaient eu un fils ils auraient été barons. Vous verrez le gendre, le comte de Clusermont ». Mais le maître de maison rentrait avec le pro- priétaire. M. Agrado présentait le sénateur à la lauréate du Laurier d'Or. « Comme madame est jolie, hein, Alphonse ! risquait la grosse sénatrice, tu ne trouves pas qu'elle ressemble à quelqu'un. Voyons cherche un

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peu : cette actrice qui faisait la commère dans la dernière revue de la Cigale ; la revue oii on le blasait à propos de la journée de huit heures. Suzy Linon, s'exclamait le gros homme, oh ! madame est mieux. » M. Agrado visiblement agacé, rompait la conversation, les Mursy des Forges arrivaient. Ce fut une entrée sensationnelle, la sénatrice était une femme énorme, d'une majesté d'éléphant, sanglée à demander grâce dans un damas de satin blanc, tout broché d'or. Une traîne de cour en velours miroité bleu ciel, brodée d'hortensias d'argent prêtait à sa masse l'aspect d'une guérite ambulante. Une aigrette de diamants, un oiseau de paradis et une véritable vitrine de joaillier étalée sur ses larges épaules en faisaient indifféremment une reine comique de féerie ou une exhibi- tion de musée forain. M. Agrado s'était préci- pité, le sénateur et son gendre suivaient.

Important, gourmé, un torse de portefaix l'habit noir semblait prêt à éclater et une mâchoire de bouledo2:ue, tel était l'homme.

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Masque de brute intelligente l'on devinait le manieur de masses et le brasseur d'affaires, d'un arrivisme impitoyable pour quiconque lui ferait obstacle. Le vernis de froideur adopté aujourd'hui dans les sphères offi- cielles craquait partout sur cette face effrontée de jouisseur. « Le gendre correct, effacé, l'air d'un petit garçon, suivait ce terrible beau- père; il était impossible d'être plus en charte privé que le comte de Clusermont, il venait de se porter à la députation, il avait échoué d'ailleurs, mais beau-papa lui avait promis une éclatante revanche, il avait à lui plus de huit départements, ceux de ses hauts four- neaux de Lorraine et de ses ardoisières d'Anjou et aux prochaines élections...

Le comte de Clusermont était veuf, made- moiselle Mursy des Forges était morte en couche, après une année de mariage, les beaux-parents avaient pris chez eux l'enfant et du coup adopté le père; Adalbert de Clu- sermont demeurait chez les Mursy des Forges; il était passé veuf inamovible dans les clubs

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on lui permettait encore de paraître et de risquer la grosse partie.

Ces choses affirment le- crédit d'une mai- son, on prétendait que Clusermont allait abjurer le catholicisme et se faire protestant. Mursy des Forges, que son austérité n'empê- chait pas de fréquenter les boudoirs, présen- tait, dit-on, son gendre chez les demoiselles, on permettait aussi parfois la fête à Cluser- mont, dans le monde on l'appelait l'Otage.

Ce trio d'importance accaparait l'attention, on avait présenté Florise, la dame des ardoi- sières et des hauts fourneaux avait salué froi- dement, elle était tout entière aux effusions et aux chères dames de M""" Rousseau de l'Aisne, les sénatrices se complimentaient sur leurs splendeurs réciproques. C'est du Paquin, ma chère. Vous n'allez donc plus chez les Millaux. Est-ce que les Miliaux habillent des femmes comme nous, ma chère ; des modes et des prix pour des petites actrices, des débutantes, des littérateuses, des créa- turcs à de Farenbourg, il y a beau temps

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que je les ai quittées, les sœurs Millaux, mais j'avais perdu chez elles trois centimètres de tour de taille, j'en ai retrouvé deux chez Doucet et quatre chez Paquin, il n'y a que lui, voyez plutôt. Le fait est que cette traîne vous amincit et vous allonge », et les millions se congratulaient.

M. de Farenbourg qui gardait et non sans motif une dent de sagesse aux Mursy des Forges faisait au Conservateur d'Avignon l'his- torique delà famille ; leur passé à eux n'était pas sans tache : deux krachs retentissants, trois banqueroutes et autant de faillites avaient puissamment aidé à arrondir leurs quarante millions, ce forban de Mursy des Forges avait frisé plusieurs fois la correc- tionnelle, une amitié en haut lieu était tou- jours intervenue à temps, d'innombrables carambolages dans les estaminets du quartier Latin et une enfance commune à Bergerac avec un fils de vétérinaire devenu depuis ministre et même président du conseil lui avait valu une impunité de plus de vingt

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uns, quant à madame, c'était une Thérèse Humbert au gros pied, soulignait M. de Farenbourg, et ce gros pied l'avait empêchée de s'aventurer dans les pièges à loups tendus à la grande Thérèse, et M. Farnier prenait ;;insi une leçon de parisianisme.

Zisko, le peintre hongrois, s'attardùi:, lui, auprès de M"*" Farnier et de Farenbourg; les narines vibrantes et la bouche ciselée de Florise l'intéressaient intensément.

Mursy des Forges adossé contre la chemi- née donnait à M. Agrado la cause de son retard, le président du conseil l'avait emmené jusqu'au quai d'Orsay, il ne voulait pas le laisser partir, la séparation de l'Etat et de lEglise allait créer bien des ennuis au gou- vernement, Mursy des Forges l'avait prévu. Crouchard, alors ministre, avait passé outre, il se mordait maintenant les pouces. Que n"avait-il suivi ses avis.

M. Agrado prêtait une oreille distraite aux doléances parlementaires du sénateur; un œil aux champs, un œil à la ville (l'œil aux

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champs louchait du côté dEmma, l'œil à la ville surveillait la porte, guettant un invité qui se faisait attendre), il lissait d'un doigt impatienté la soie lustrée de ses moustaches. M. Rousseau de l'Aisne opinait de la tête, le comte de Clusermont écoutait déférent.

Et l'invité en retard arrivait, enfin. C'était le petit Nazareth, Fex-secrétaire de Baracki- witz, l'ancien ministre des affaires étran- gères, aujourd'hui attaché d'ambassade, un des hommes d'avenir du parti régnant. On faisait à Nazareth une ovation, il arrivait enfin! le jeune hébreu s'excusait. Son Excel- lence l'avait encore retenu. Tiropochey, le ministre des finances avait voulu abso- lument avoir son avis sur un point très com- . plexe, épineux même du conflit anglo-alle- mand. Nazareth possédait la question à fond, il l'avait étudiée sur les lieux mêmes lors de son séjour à Tanger, auprès du Sultan, il n'avait pu refuser ses lumières à Son Excel- lence.

Nazareth était tout excusé, M. Agrado

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offrait son bras à M"* Mursy des Forges et priait l'homme des hauts fourneaux d'offrir le sien à M"*® Farnier, on passait dans la salle à manger.

Le dîner fut solennel et morne, Servi, on eût dit au pays des ombres par des longs maîtres d'hôtel dont les semelles feutrées ne faisaient aucun bruit, la voix des hommes mon- tait et retombait dans le silence, empêchant tout aparté. M. Mursy des Forges pérorait, la séparation de l'Etat et de l'Église, la confé- rence d'Algésiras et la question du Maroc revenaient invariablement sur le tapis et M"'' Farnier sentait peser sur ses épaules la glace d'un accablant ennui. Elle y sentait aussi errer l'imperceptible brûlure des yeux de M. Agrado, le banquier ne la quittait pas du regard, et ne pouvait *se lasser de la chair laiteuse et des reflets nacrés de ses épaules d'un galbe si jeune et si pur, elles émer- geaient d'un corsage de velours pêche si adé- quat à la taille, qu'on eût dit la robe peinte à même la peau, la souplesse de Florise dans

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cette gaine rose et veloutée était un délice pour l'œil, chacun de ses mouvements dépla- çait de la grâce et les prunelles de tous ces hommes absorbés par la politique se cares- saient à cette nudité.

Sans un bijou (car Emma n'avait osé ris- quer le collier de faux rubis), la nudité de Florise éclatait encore plus désirable au milieu des entassements de bijoux qui s'écra- saient sur la maturité des autres femmes. M^^deFarenbourgjellejS'éclipsaitassezneutre malgré un haut carcan de perles, mais la ma- gnificence et le faste des deux sénatrices dans leurs fracassantes robes de cour devenaient effarantes, soulignés par la divine simplicité de la poétesse. M. Agrado jouissait de son œuvre, le clou du dîner n'était-il pas ce vivant Clodion.

Mais la conversation s'était animée, le petit Nazareth parlait bourse, il semblait très reriseigné, la grosse M""^ Rousseau de TAisne lui demandait des tuyaux, M. Mursy des Forges écoutait d'un air guoguenard, le

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silence auquel il s'était enfin décidé avait donné libre essor aux propos. Le peintre Zisko faisait sa cour à la femme de cet homme isi riche, M"'^ Mursy des Forges était toute puissante aux Beaux-Arts, mais il manquait tout compromettre en citant comme peintre de portraits possibles pour la majes- tueuse Egérie le nom d'un caricaturiste connu; il y eut une minute de stupeur, et puis on passait dans le salon de musique, le café y était servi. Il était vide ce soir-là de toutes les chaises en bois doré qui s'y entas- saient les soirs de concert, de merveilleuses tapisseries de Beauvais, d'après les fables de La Fontaine y encadraient leurs médaillons de fleurs dans des bois de l'époque, ces dames en admiraient le style et la couleur. M. Agrado priait M""® Farnier de vouloir bien servir le sherry et le kummel : il tenait à faire à ses amis les honneurs de tant de grâces. ]\lme ^ç, Farenbourg voudrait bien l'aider, la bonne M™* Rousseau de l'Aisne se joi- gnait d'elle-même aux jeunes femmes, un

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regard de M™" Mursy des Forges la tançait et ce fut le dernier incident, la compagnie s'était disséminée par groupes.

Tout en sirotant des liqueurs, M. de Faren- boiirg conseillait à M. Faftiier de faire un lour dans les galeries ; ce malin d'Agrado avait fait en peinture des coups remarquables. Le Louvre et la National Gallery lui enviaient ses trésors. Zisko avait accaparé M"^ de Faren- bourg,et Florise d'Ellébreuse se serait trouvée isolée sans l'attaché d'ambassade, venu s'as- seoir auprès d'elle sur une vague présenta- tion de M. de Farenbourg.

Les apartés se continuaient et la provin- ciale écoutait sans l'entendre le monsieur de la Carrière lui débiter toutes les prévues banalités. Le petit Nazareth ne parlait que de M""^ de Hamarande, il associait à chaque phrase le nom de la comtesse à celui de ^jme Parnier et la jeune femme attachait au plafond deux prunelles excédées.

Le directeur du Lmirier venait à son secours, il avait fait les honneurs des Turner

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et des Lawrence de M. Agrado au Conserva- teur des hypothèques. Et maintenant Faren- bourg venait frapper familièrement sur l'é- paule du maître de la maison. Mon cher hôte, lui disait-il, si vous faisiez voir un peu vos vitrines à ces dames, vous avez fait cer- tainement encore quelques nouvelles trouvail- les. M. Agrado se récriait, ces dames connais- saient depuis longtemps ses collections. Mais pas du tout, M™° d'Ellébreuse ne les con- naît pas, insistait le journaliste. La jeune fem- me se levait et suivait sans mot dire les trois traînes de ces dames, 3L de Farenbourg em- menait les hommes au fumoir. C'était main- tenant le faste assourdi d'un salon tendu de vieux lampas cerise, avec de hautes vitrines dorées. C'était des bonbonnières enrichies de diamants, les autres de miniatures ; et des l)oîtes à mouches et des boîtes à rouge en vermeil, en or ciselé, en aventurine et en galuchat. Le moindre de ces brimborions valait de cinquante à cent louis et l'extase de ces dames s'adressait moins au travail

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des objets qu'à leur valeur. Mme de Faren- bourg s'attardait devant une vitrine, absor- bée dans l'examen d'éventails anciens.

M. Agrado s'était rapproché de Florise. Au mot de collection la jeune femme s'était mise sur la défensive, elle observait le ban- quier d'un œil froid « J'en ai d'après Bou- cher de bien curieux, lui chuchotait-il dans lanuque, etj'en ai même un attribué à Frago- nard. Venez par ici, je ne peux pas vous le faire voir devant ces dames, c'est plutôt chaud, mais la poétesse de Sous les Lauriers roses ne peut s'indigner d'un badinagc dans les fleurs. »

M. Agrado venait d'ouvrir une vitrine, il mettait entre les mains d'Emma deux ou trois éventails dont les peintures sur velin n'avaient vraiment de licencieux que l'inten- tion qu'on pouvait prêter aux personnages d'après des attitudes un peu vives, car le débraillé des corsages et le retroussis du linge ne montraient que peu de nudité. Les yeux du vieillard luisaient d'un éclat plus vif, la

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jeune femme ne sourcillait pas, elle prenait elle-même un autre éventail, celui d'après Fragonard le séducteur avait en effet les mains plus hardies. Emma sentait dans sa nuque le souffle court du collectionneur. Il venait de cueillir sur la panne bleue d'une tablette un collier à double rang de perles et sournoisement l'avait posé sur les épaules de la jeune femme mais il ne l'agrafait pas. Emma s'en apercevait au froid des perles sur sa peau, elle avait un mouvement de recul. Que faites-vous, demandait-elle. Si vous voyiez comme vous êtes belle ! Les autres femmes se dirigeaient vers eux, M. Agrado retirait vivement le collier. Il faudra reve- nir un autre jour voir tout cela, mais seule, sans personne, j'ai des merveilles dans la pièce à côté, d'autres éventails encore.

Vous en avez pour des cent mille francs, cher monsieur, s'exclamait la grosse présidente, et M. Agrado reprenait le chemin du grand salon vert pâle, escorté d'un groupe d'admiratrice'"^

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Il a bon goût, notre banquier, non, il ne s'embêtait pas de vouloir s'envoyer la jolie créature que voilà. Hein ! quelle taille ! quel galbe ! quelle souplesse ! et quels yeux frais ! Ils n'ont pas encore vu tous les vi- lains spectacles que nous avons subis, nous. Ce qu'il y a de plus charmant- en vous, ma chère Florise, c'est votre candeur de regard et de teint. Vous avais-je menti, mesdames ? Voyons, levez-vous, Florise, laissez-vous ad- mirer. Ah ! je comprends très bien notre ban- quier.

M""" de Mauves avait forcé Emma à s( lever et, la prenant par le petit doigt, elle la faisaittourner comme un mannequin, l'offrant de profil, de trois quarts et de face à l'attentif examen de deux toutes jeunes femmes assises au hasard des divans, dans la discrète inti- mité du boudoir.

Oh ! notre Mécène s'y connaît. Il a le flair des objets d'art, et Miss Topsy, une petite blonde à mine espiègle de chien fou, se passait délicatement la langue sur les le-

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vres ...Et chien fou était le mot, car ses che- veux d'un blond argenté d'infante d'Espagne lui mangeaient les tempes et lui retombaient sur les joues comme de larges oreilles d'épa- gneul. Miss Topsy était moulée dans une robe de fausse loutre si adéquate à son corps souple, qu'on l'eût dite collée à même la peau. Un long pendentif de scarabées de tur- quoises égayait seul cette longue et svelte nudité de lutin, car ce costume évidemment voulu donnait à la jeune fille un aspect à la fois androgyne et diabolique de Puck, d'Ariel ou de jeune ange déchu, un teint de lait, des dents de perles et d'effrontés yeux gris faisaient Miss Topsy très trou- blante.

Florise d'Ellébreuse l'avait trouvée déjà installée chez la chroniqueuse sportive en ar- rivant rue Nouvelle. Après avoir hésité toute la journée à faire cette visite, M™^ Farnier s'y était brusquement décidée vers quatre heures. Un besoin de se renseigner sur M. xVgrado l'y avait surtout poussée, car les caresses

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un peu vives de la chroniqueuse avaient jeté la jeune femme dans un étrange malaise. Elle redoutait de se retrouver en sa présence ; la certitude que M""^ de Mauves ne serait pas seule chez elle, l'avait seule amenée rue Nouvelle. Un valet de pied, à figure de sacris- tain, Tavait introduite avec des mines onc- tueuses, l'homme à face glabre, l'avait guidée à travers une suite de pièces aux persiennes hermétiquement closes. Des tentures d'un éclat violent, de hautes glaces surchargées d'ornements, et d'une dorure excessive et beaucoup de nudités de marbre sur des socles luisaient dans l'obscurité et puis le valet de pied avait ouvert une porte, et la jeune fem- me s'était trouvée dans un boudoir ovale aux murs tendus de soie orange, une merveilleuse broderie japonaise qu'animaient des vols de chimères et les ailes déployées de papillons géants, de larges divans bas faisaient le tour de la pièce. Sur le tapis d'un bleu velouté et très doux des coussins gisaient épars, ils étaient posés çà et comme des taches soyeuses et

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brillantes, dos objets étranges et précieux semblaient courir aux pieds des divans ; des monstres de jade d'une transparence lunaire, des cigognes de bronze et des brûle-par- fums de cloisonnés ajourés et dorés comme de minuscules pagodes et c'était aussi toute une débandade de fruits et de poissons d'é- mail, des courges d'un vert marbré, des auber- gines violettes, des longs brochets de por- celaine de Danemark à côté de crapauds japonais et tout cela vivait, grouillait à même la cendre bleue du tapis d'une vie inquié- tante, immobile et figée, c'était l'atmosphère d'un conte de fées. Le boudoir prenait jour par un plafond de verre dépoli d'une teinte glau- que qui baignait divans et soieries d'une lueur trouble d'aquarium. C'était un lieu étrange, exotique et lointain, au delà de l'espace et de la durée, une espèce de retrait de l'Extrc- me-Orient, en dehors du progrès, quelque chose d'une autre civilisation.

Florise d'EUébreuse avait trouvé M""" de Mauves ^t la jeune fille fumant du tabac

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turc devant des tasses de Raki. Le dangereux breuvage était servi sur un tabouret incrusté de nacre et ces dames le buvaient dans de minuscules coquilles de porcelaine ; les fu- meuses s'étaient levées, et M'"'' de Mauves avait fait les présentations ; Florise d'Ellé- breuse, miss Topsy. La jeune fille l'avait si effrontément dévisagée qu'il lui avait semblé qu'on la violait.

Ce furent des exclamations et des cris. Hein ! cette Florise était-elle assez jolie ! Miss Topsy était peintre et d'une prunelle hardie détaillait la plastique de M""* Far- nicr. Et Noirmont qui l'a déclarée bes- tiale et sensuelle avec ce profil. Hein ! qu'en dis-tu Gladys ? La jeune fille avait un mau- vais sourire. Noirmont ne s'y connaît pas en femmes. H s'y connaît mieux en hom- mes, soulignait M"* de Mauves. Mais, inter- dite, Florise ouvrait de grands yeux, ne com- prenant pas. Et voilà l'adorable créature que cette ambulante poubelle c essayé de traîner dans la boue, faisait la chroniqueuse

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en passant un bras autour de la taille d'Em- ma, quel crétin et quel muffle ! Dame, madame est très jolie, ripostait miss Topsy en ajustant son monocle, et Noirmont déteste les jolies femmes. Pourquoi ? demandait naïvement Emma. Mais la concurrence, Noirmont n'a pas le physique qui retient, nous lui portons toutes ombrages. Ça pour- rait lui coûter cher, interrompait M""^ de Mauves... Agrado s'intéresse beaucoup à madame, et d'un mot il le fait balancer au Laurier. Oh ! Agrado, parlons encore de celui-là ! et la peintresse, relevant assez haut sa robe de fausse loutre croisait ses jambes en garçon.

Et là-dessus était arrivée Gillette, l'autre amie annoncée ce dernier mardi à Emma. L'arrivante, Gillette Egiy était une petite brune à la face drôlette et toute rose, éclairée par deux grands yeux de candeur comme effarés de se trouver là. Ces deux yeux cou- leur de violette, une bouche étonnamment grasse, aux lèvres roulées et voluptueuses

i80 MAISON rOUR DAMES

faisaient accepter un visage plutôt insigni- fiant. Un peu courte sur jambes et déjà en- vahie d'embonpoint, Mme Egly devait avoir des fossettes partout, surtout aux bons en- droits. Elle était à la fois maniérée, puérile et canaille. C'est avec des mines de petite fille qu'elle se laissait enlever sa mante à la vieille par l'attentionnée ïopsy et tout de suite avec des rires et des câlineries de gosse, elle demandait à embrasser la dame. Elle l'avait admirée l'autre soir à la fête du Lan- riei\ mais n'avait osé se faire présenter. M""' Farnier tendait sa joue aux lèvres de Gil- lette, miss Topsy demandait alors à embrasser aussi, et Florise passait de mains en mains et de bouche en bouche avec une passivité d'es- clave : les yeux de M"^ de Mauves s'étaient foncés subitement.

M™' Egly faisait de la littérature. C'était un confrère. La chroniqueuse offrait à la nouvelle venue des cigarettes et du Raki, M™* Egly se récriait et demandait de la citronnade. Florise consultée optait pour du thé. Le mien est

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de Ceylan, vous verrez il est excellent et M""" de Mauves donnait des ordres. La joliesse de Florise et les injustices dont elle avait déjà été victime, revenaient sur le tapis. La pou- belle ambulante (c'était ainsi que ces dames appelaient Maxence Noirmont), était de nou- veau passée au laminoir, la chroniqueuse l'avait traité d'abcès mùr, M"^ Egly le traitait elle, de chancre pourri, elles dévidaient à l'envie sur le coupable chroniqueur un psau- tier d'histoires abominables. Noiremont était maintenant un meneur de viande, pas même un boucher, de la Yillelte, il avait lâché son déménageur. Victor lui avait flanqué une de ces volées. Grenelle était désormais interdit à cette chère des Glaïeuls, encore un quartier l'on priait pour elle, elle avait déjà contaminé les Gobelins et la rue Moufl"etard! et M"*" E2;lv se renversait tordue par un rire hystérique. Contaminé ! Florise ouvrait de grands yeux, ne saisissant pas. Mais oui, contaminé, reprenait la jolie blonde grasse, Noiremont est plombé, il n'y a qu'à le regarder, ça lui

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d82 MAISON POUR DAMES

sorl de partout, il est une croûte levée, il jule, ô l'ignoble individu. Sa place ! il aurait être au bagne ou tout au moins à l'hôpital du Midi; rien ne rebutait la verve de ces dames et puis c'était le tour d'autres confrères et d'autres artistes appartenant de loin ou de près au métier, tous et toutes, à les entendre, étaient des maîtres chanteurs, des ruffians ou des prostitués, ces dames, en en parlant avaient des rires de carnassiers : les goûts antiphysiques et les mœurs douteuses faisaien t surtout leur joie. Si Florise les eût crues la moitié de Paris était contaminée.

M""^ Farnier assistait avec un vague effroi à ce jeu de massacre ; ces trois femmes aux yeux trop brillants, au verbe saccadé, ^jme Egly surtout avec ses rires d'hystérique, lui apparaissaient dans ce boudoir bizarre comme des spécimens d'une autre humanité, chacun de leur geste déplaçait des odeurs entêtantes' dont les nerfs étaient ébranlés, et Florise redoutait leurs mains souples et har- dies, promptes aux enveloppements câlins et

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aux imprévues caresses : M""" de Mauves plus calme lui semblait encore plus redoutable dans son attitude de panthère assoupie et M""® Farnier avait envie de partir.

Le nom de M. Agrado, jeté dans la conver- sation par la chroniqueuse, la retenait sur son siège. Le cochon ! M"" Egly avait accueilli de ce simple mot le nom du banquier, il résumait l'opinion de toutes. Tu sais qu'il en tient pour madame, souriait ironiquement M'"^ de Mauves. Parbleu, son groin va à la truffe, il vous a déjà invitée à venir chez lui, hein ! la collection des éventails. Il lui en a même déjà donné un, soulignait M"° de Mauves.

Gillette et miss Topsy se récriaient... Oh ! sans la connaître, rectifiait la chroni- queuse, un simple envoi, le soir du fameux dîner. Ni Fune ni l'autre ne réclamaient d'ex- plications, elles étaient donc au courant de la chose et Florise en souffrait dans sa pudeur. Tu l'as vu, toi, l'éventail ? demandait Gil- lette à M""* de Mauves. Mais oui, il vaut

184 MAISON POUR DAMES

dans les vingt-cinq louis. Mâtin, sans vous avoir vue. Mes compliments, madame. M""" de ^lauves souriait du succès de son amie comme d'un triomphe personnel. Nous sommes venue, on nous a vue et nous avons vaincu, et à propos, ce dîner d'hier? car nous avons eu un dîner in fiocchi hier avenue Friedland en l'honneur de l'adorée. Racontez-nous donc cela, ma chère amie !

Emma Farnier s'exécutait. Elle racontait le dîner, le menu et les convives au milieu de la gaieté grandissante et des réflexions épouffées des trois femmes. Le nom de M. et M"" de Farenbourg les mettait chaque fois en joie, miss Topsy se tordait, le récit de la promenade à travers les salons de collections et les haltes devant les vitrines les rendaient attentives. Le vieux cochon, le vieux cochon ! ressassait M"'' Egly . Au coup du collier de perles essayé, Gillette n'y tenait plus. Et il vous a invitée à revenir visiter ses col- lections toute seule, il ne doute de rien. Pour lui l'affaire est dans le sac, nous sommes

TUYAUX PRÉCIEUX 18o

toutes si bêtes et vous irez et vous y passerez comme les autres, prise au trébucliet, ma chère. M"" d'EUébreuse n'ira pas, scandait froidement la chroniqueuse des sports. Et pourquoi n'irais-je pas, faisait M"^ Farnier un peu énervée. Pourquoi? Gillette, racon- tez donc votre aventure à la méchante petite femme que voilà ; et, sollicitée, Gillette racon- tait tout à trac son déjeuner avenue Fried- land.

C'était en phrases brèves et saccadées, cou- pées de petits rires et d'argot d'atelier, le récit de son arrivée à Paris et ses débuts au Lau- rier d'Or. M. Agrado s'était immédiatement intéressé à elle, avait imposé ses articles, avait fait augmenter ses émoluments à la Revue et puis un beau jour, la sachant curieuse de bibelots, lavait invitée chez lui à déjeuner. Il lui ferait après les honneurs de ses collections. Elle y était allée sans mé- fiance, il aurait pu être son grand-père ; ses cheveux blancs, son bedon, ses mains molles et soignées, il n'avait pas l'air bien dangereux;

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je t'en souhaite ! après un menu épatant, tout de chauds-froids de volailles, d'écrevisses à la nage, de salade de truffes arrosés de vins mêlés, vin du Rhin, Champagne, Tokarja, etc. il l'avait menée dans ses galeries et de salons en salons, conduite dans sa chambre à coucher. Attention à la chambre à coucher, ma petite, faisait Gillette ; il y a des tapisseries au mur d'après Boucher, ça réveillerait un mort; j'avoue que j'étais un peu partie, il m'avait mis dans les mains un tas de bibelots : des éventails, des boîtes, des bijoux anciens que je n'avais même pas regardés; la tête me tour- nait. Dans sa chambre il m'installait dans une bergère, me priait d'accepter un éventail peint, disait-il, par Fragonard, me mettait un bracelet au poignet et tout en m'enjôlant de menues caresses, tapotes dans lés mains et souffles sur les yeux, soi-disant, pour me ranimer, il osait, risquait, s'aventurait, si bien que je m'en allais déshonorée. Ça ne lui demanda pas plus de trois heures, nous nous étions mis à table à midi et à quatre heures

TUYAUX PRÉCIEUX 187

c'était fait et je n'avais jamais trompé M. Egly. Quand j'ai voulu bazarder l'éventail un jour de gène, on m'en a offert dix louis et le bra- celet n'en valait pas plus de quinze : c'était un surmoulage du musée de Cluny. Fâcheuse coïncidence, hein, Cluny, il aurait mieux fait de m'offrir la ceinture. Et à l'heure qu'il est si je place par an pour cinq cents francs de copie au Laurier c'est tout le bout du monde, Voilà, je vous en réponds, une petite aventure qui ne m'a,pas donné la folie des hommes. Ah! que non, et j'aurais pu moins bien tomber encore ! »

M""^ Farnier était attérée. Le lapin de l'amateur, concluait Gillette. Et vous Topsy, faisait M""" de Mauves, racontez donc votre aventure à M""* Farnier. Oui, elle aussi, souriait la chroniqueuse. Oh ! moi, ça a été beaucoup plus bref, j'ai de suite arrêté les frais, scandait lentement la jeune fille ; j^ar- rivais d'Amérique et j'avais encore de l'accent et je paraissais très bête, le monsieur m'invita aussi à déjeuner, je m'occupais déjà de pein-

188 MAISON POUR DAMES

tiire. C'était pour me montrer soi-disant des gravures admirables et des dessins inédits de Watleau et de Boucher, j'y allais sans penser à mal, mais quand, une fois dans la chambre, le monsieur m'exhiba toutes ses petites po- lissonneries et, presque couché sur moi, me mit la main à la jarretière en essayant de m'embrasser, je le repoussais d'un geste sec et d'un ton très net: Old pig, lui disais-je, si vous continuez une minute de plus, je déchire toutes vos saletés, et comme il y en avait pour trois mille francs dans le carton, le monsieur me laissa m'en aller. Et voilà com- ment il faut traiter les hommes !

La jeune fille s'était levée, avait tiré de son aumônière un petit miroir de poche et se passait délicatement du raisin sur les lèvres.

M""^ de Mauves avait échangé un bref regard avec ses deux amies. Et maintenant, chère àme, reprenait miss Topsy, nous allons vous laisser. .. je vous mets chez vous, Gillette : j'ai monauto. Gillette avait quitté le divan; la pein- trcsse et la femme de lettres prenaient congé.

IX

L'AURIÉRE-GOUT DE LA GLOIRE

Une heure après, M"" Farnier sortait de la rue Nouvelle, bouleversée. Son cœur chaviré lui flottait sous les côtes, la rue, les passants, les maisons tournoyaient autour d'elle comme dans un trouble de la vue. Il lui semblait que sa honte élaitécrite sur son visage et que les passants la dévisageaient; elle s'arrêtait titubante et hélait un fiacre.

Une heure avait suffi, une heure pour la faire descendre à cette honte. Deux heures de moins qu'une M'"^ Egly. M. Agrado en avait mis trois à forcer les scrupules de Gillette. Au bout de soixante minutes de càlineries et de confidences, M'"^ de Mauves en était arrivée à ses fins, Florise avait subi ses caresses et, sans résistance, étourdie d'étreintes et de

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i90 MAISON POUR DAMES

paroles passionnées, elle, M""^ Emma Farnier avait eu toutes les complaisances, et d'étran- ges baisers lavaient pénétrée,

le fiacre roulait maintenant vers les quais, il avait déjàtraversé le boulevard et lajeune femme ne se ressaisissait pas. M"^ de Mauves avait eu beau la calmer sous des caresses redevenues chastes^ elle avait eu beau sécher, ses yeux sous des baisers de sœur et rafraîchir deau tiède ses paupières battues, beau velou- tiner une houppe à la main, ses joues dévas- tées par les larmes et réparer le désordre de sa coiffure et de ses vêtements, une détresse affreuse était dansM""® Farnier et elle sentait qu'il y avait maintenant dans sa vie quelque chose d'irréparable. Oui, quelque chose en elle était irrévocablement fané, flétri qui ne refleurirait jamais plus. C'était donc ce que voulait d'elle le dévouement attentionné de M"' de Mauves.

La chroniqueuse de sports valait le banquier et M. Agrado était peut-être le moins coupa- ble, son hypocrisie à lui était moins déguisée.

l'aRRIÈRE-GOUT DR LA GLOIRE 191

Comment M*"^ de Mauves l'avait-elle ame- née là?

La peintresse et M""* d'Egly parties, la chro- niqueuse s'était vivement rapprochée d'elle, avait sonné pour les lampes et, un mystérieux clair-obscur une fois établi dans la pièce grâce à leurs lueurs tamisées par de délicats abat-jour, M""^ de Mauves s'était emparé de ses mains, puis, ayant enveloppé sa taille d'un bras caressant, elle avait d'une voix un peu tremblée dépêché l'histoire des deux ab- sentes. M"^ Egly-Gillette, était une jolie créa- ture sans consistance et sans talent; une tête à l'évent, une sensualité de modiste, qui la livrait sans défense à toutes les entreprises; pas d'esprit de conduite, mais de gros besoins d'argent, besoins qui lui faisaient accepter toutes les occasions. M. Egly était une espèce de monsieur Marnefîe qui fermait les yeux sur les frasques de sa femme, le ménage était gêné. Gillette avait du charme et du bagout; mieux manégée elle eût pu avoir une façade et un train de maison, mais sa légèreté la

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perdait. Elle était réduite à atteler à trois et 'elle se débattait dans de perpétuels ennuis pécuniaires. La chroniqueuse avait tenté cent fois de l'aider de ses conseils et puis elle y avait renoncé, Gillette ne serait jamais cotée, elle était sans avenir et c'était l'exemple à ne pas suivre... Une femme de tète devait tou- jours se refuser.

Miss Topsy était une énergique, une volonté et une intelligence. Elle avait le sens pratique de ses compatriotes et elle savait se débrouil- ler, mais elle avait le cœur sec, et son égoïs- me était incommensurable. Les autres n'exis- taient pas pour elle ; elle ne suivait que son intérêt; pour arriver à son but, elle eût mar- -ché sur la plus chère de ses amitiés; c'était un caractère odieux sous l'enveloppe la plus séduisante. La peintresse, comme la femme de lettres, l'avaient bien déçue, toutes deux avaient compté tour à tour sur l'une et l'autre pour cimenter une étroite et solide amitié. M"^ de Mauves était une âme tendre. On la croyait volontaire et emportée, elle n'était

L ARRIÈRE-GOUT DE LA GLOIRE 193

qu'une passionnée, une passionnée avide de se donner, de se dévouer et de se sacrifier ; personne ne l'avait comprise : on était tou- jours seule dans la vie et M""^ de Mauves étouf- fait dans cet isolement. Rien n'égalait sa dé- tresse car elle connaissait le monde et les marchés abominables et les trafics honteux qu'on nomme la société. Ah 1 si Florise d'El- lébreuse voulait être pour elle l'amie qu'elle avait toujours rêvée et Vainement cherchée... et, à travers un panégyrique exalté de l'ami- tié entre femmes, la seule qui puisse exister, c'était une charge à fond de train contre la salauderie et la désirante impureté des hom-- mes, ce troupeau de porcs, de l'aube au soir perpétuellement excité. Les hommes ne savaient pas, ne pouvaient pas aimer. Enfié- vrés par le rut, abrutis par la débauche, ils n'avaient que de sales convoitises ; la passi- vité des femmes leur avait appris, depuis que le monde est monde, à les mépriser, la femme pour eux n'était même pas un but, mais une proie, ils étaient les chasseurs et

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elles les bêtes traquées. L'hallali sonnait jour et nuit dans les garçonnières du parc Mon- ceau comme dans les boudoirs des Champs- Elysées. Pour tous, jeunes et vieux, elles étaient Téternelle occasion. D'ailleurs Gillette et miss Topsy l'avaient édifiée, mais elles l'ai- dèrent à tenir tête à la meute et, comme effa- rée, Florise avouait qu'elle était invitée pour le lendemain dans la loge de M. Agrado à la première de l'Opéra. « Allez-y, mais il faut y aller ! s'était écrié la chroniqueuse avec un rire sauvage, il faut attiser son désir, à ce vieux satyre, le faire cuire à petits feux dans sa passion sénile, tout promettre et ne rien accorder, vous en obtiendrez tout ce que vous voudrez si vous suivez absolument mes con- seils, mais il faut avoir en moi une entière confiance et, quoique je fasse, quoique je dise, jamais me dire non. » Et, devant les grands yeux de biche effarouchée d'Emma. « Si vous saviez, si vous saviez, pauvre petite », et ça avait été la reprise de lamen- tables histoires de jeunes femmes enjôlées.

L ARRIÈRE-GOCT DE LA GLOIRE 195

trompées, bafouées, quasi-violentées et puis après lâchement abandonnées par d'ignobles séducteurs. Les beaux yeux de M"^ Farnier s'étaient emplis de larmes, son cœur battait avec violence, M"" de Mauves s'était encore rapprochée, d'un geste presque maternel elle avait posé la tête de la jeune femme sur son épaule, rafraîchi d'une caresse de sa main les pauvres joues brûlantes, et fermé les yeux sous un long baiser. Florise, à demi étendue sur le divan, avait senti l'étreinte de M""' de Mauves se resserrer plus étroitement, la chro- niqueuse la tenait maintenant à sa merci pal- pitante et renversée, ses mains hardies dégra- faient le corsage pour aller apaiser, sous le linge, Témoi du cœur trop gonflé, une bouche s'attachait à sa bouche, un baiser délicieux, imprévu, écartait ses dents et, les mains tout à fait audacieuses s'égarant dans les jupes, le baiser plus insistant étouffait ses cris...

M™^ Farnier s'était relevée sans un mot, les deux femmes n'osaient même pas se regarder. Maintenant la chroniqueuse la consolait dou-

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cément et redevenue fraternelle, l'aidyit à passer son manteau.

Florise d'ËUébreuse rentrait à l'hôtel Flo- rian avec une vague appréhension de revoir son mari. N'allait-il pas découvrir dans sa pâleur et ses traits dévastés l'irrécusable preuve de sa faute? Qu'était-elle venue faire à Paris "? et la petite provinciale regrettait obscurément la monotonie de son logis d'Avi-

gnon.

Le rideau venait de baisser sur le deuxième acte. Les critiques et les soireux se répan- daient dans les couloirs, des visites s'organi- saient dans les loges, pas mal d'hommes de- meurés à l'orchestre dévisageaient du bout de leurs jumelles les décoUetages et les hauts chignons de l'amphithéâtre, la salle inspectait la salle, un bourdonnement de ruche emplis- sait tout le monument Garnier, c'était une belle première. A l'entrée des fauteuils, M. Catulle Mendès faisait au musicien l'hon- neur de discuter son œuvre et voulait môme

l'arrière-gout de la gloire Ty7

bien citer l'auteur du livret. La tête en arrière, fier de son profil et de sa barbe blonde, il pérorait, religieusement écouté par une nuée de jeunes reporters. Au bout du couloir, M""* Myriam Héglon venait d'appa- raître, majestueuse et éclatante comme une idole dans la rutilance de ses cheveux fauves et d'une magnifique robe de brocart. La femme du poète l'accompagnait, attirante et souple dans une robe de crêpe toute brodée de fleurs roses, et accentuant encore de sa présence et de l'antithèse de sa beauté nocturne la triom- phale aurore qu'était la cantatrice... C'était une belle première.

M. Farnier avait déserté lavant-scène sa femme paradait assise au premier rang, les épaules nues, à côté de M""^ de Farembourg. La calvitie et les cheveux blancs de M. Agr'ado, se penchaient tour à tour au-dessus de lune et de l'autre. Le Conservateur des hypothè- ques avait fui la marée d'habits noirs enva- hissant l'avant-scène. Devant cet incessant défilé de platitudes, d'impertinences et de

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vanités, M. Farnier se sentait vraiment trop effacé et devenu vraiment quantité trop négligeable. Relégué dans le fond de l'avant- scène c'est à peine si on le présentait. On le saluait du bout des doigts à la volée. M. Mursy des Forges, le sénateur, ne l'avait pas re- connu. M. Evimore avait bien raison : le mari d'une femme connue, n'est jamais que le mari de la reine. C'est alors que, n'en pou- vant plus, Emile s'était échappé ; ses réflexions n'étaient pas roses et le Conservateur des hypothèques regrettait amèrement d'être venu à Paris. Gomment n'avait-il pas su résister à Emma? il était encore plus coupa- ble qu'elle, car si elle était trônant dans cette loge, offrant à Tout-Paris la grâce de ses attitudes et l'éclat de sa nudité, c'est lui qui l'avait voulu. M""^ Farnier avait refusé de paraître à cette première comme elle avait déclaré ne pas vouloir assister au dernier dîner de M. Agrado ; c'était lui qui, sur les instances de Farenboarg, lui avait presque forcé la main ; il s'agissait, paraît-il, de la

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carrière de sa femme ; elle se dessinait drôle- ment la carrière de Florise.

Tout en rôdant par les couloirs, M. Farnier était venu machinalemont se poster à une des petites portes donnant sur la salle ; sa jumelle en avait fait lentement le tour et, dinstinct, elle était revenue se poser sur lavant-scène du banquier. Sa femme en était l'attraction et la gloire. Divinement coiffée, la nuque dégagée, et la tète apparue plus petite sous la chevelure tassée en casque, elle paraissait nue tant la robe de velours pêche adhérait à son corps et prenait de loin le ton de sa peau. Dans les autres loges et de For- chestre aussi on la lorgnait, on la regardait. Elle était le point de mire de la salle, M. Far- nier devinait qu'on s'occupait et qu'on par- lait d'elle. La présence et l'assiduité du ban- quier auprès d'Emma l'énervait, l'emplissant d'une irritation sourde. Dans la loge, le défilé continuait ; c'était M. Agrado qui fai- sait les présentations. Florise abandonnait nonchalamment sa main aux hommes incli-

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nés devant elle, il y en avait qui baisaient cette main et M. Farnier' avait une brusque crispation au cœur : il lui semblait que sa honte était publique. Florise lui apparaissait comme une femme entretenue dans la loge d'un amant millionnaire. La façon dont elle croquait les fruits frappés que venait d'ap- porter M. de Farenbourg, son geste en se retournant à demi et M. Agrado debout der- rière elle, tout en elle l'exaspérait. Ce vieil- lard en prenait vraiment trop à son aise, on aurait dit que sa femme était sa chose, et pourtant, à bien réfléchir, le spectacle était le même dans toutes les autres avant-scènes et les autres loges. Partout des jeunes femmes nues et parées accueillaient, le sourire aux lèvres et la main tendue, des hommes qui n'étaient ni des frères, ni des maris; partout c'étaient, croquant des friandises, les mêmes mines alliciantes, câlines et sensuelles, et partout les flirts s'organisaient sous la prési- dence amusée d'un homme âgé, correct et débonnaire, titulaire de la loge et lequel

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n'était pas davantage le père, ni le mari. D'ailleurs partout le seigneur légitime était absent. Comme M. de Farenbourg le lui avait dit pendant le premier enlr'acte : c'était Paris et la vie de Paris. Emile n'avait rien à dire, M. Agrado était chez lui.

Paris, la vie de Paris! M. Farnier en arri- vait à regrelter la vie de provinceet pourtant la province n'avait pas été tendre, ces derniers jours, pour lui. Il avait reçu tant de Toulon que d'Avignon une série de lettres oii parents et amis ne lui avaient pas mâché la vérité sur la publication du Laurier d'Or et les débuts de Florise dans la littérature...

La famille d'abord, M. Claverie, son beau- père, lui avait marqué en quatre pages toute sa stupeur et son indignation. Comment avait- il pu consentir à une pareille folie ! Lui, un homme sensé ou qu'on croyait tel, il avait déçu leur confiance à tous. Sa fille était à jamais compromise, la publication du poème d'Emma, suivie de celle de ses photographies avait fait scandale à Toulon. Sa femme en

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étaitmalade, elle était demeurée alitée depuis. Il n'était pas de jour oi^i on ne leur fît de visites de condoléances ; il fallait qu'Emma eût perdu le sens pour avoir composé des vers pareils, les avoir laissés publier surtout, et puis qu'elle eût consenti à poser ainsi nue devant un photographe, ah! ce n'était pas ainsi qu'elle avait été élevée. On leur avait changé leur fille. Deux de ses gendres avaient écrit qu'ils ne pourraient continuer à la voir ; sans compter que cette algarade allait faire un tort énorme à l'établissement de leur der- nière ; on n'épousait pas la sœur d'une Flo- rise d'Ellébreuse. Leur conduite, à tous deux, était sévèrement blâmée à Toulon, la sienne surtout, lui, le mari, éditeur responsable des faits et gestes de sa femme. Et sa place ? Qu'allait-il faire maintenant. ? S'il croyait qu'un pareil scandale allait aider à sa car- rière ! il était frais, son avancement. Il devait être à l'heure présente la fable d'Avignon. Ah! ils allaient y avoir un joli retour et la vie leur y serait facile désormais; et la lettre

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se poursuivait dans des récriminations et des anathèmes sans nombre pour en arriver à une espèce de malédiction.

M. Glaverie n'écrivait pas à sa lillc. Dans l'état d'âme il était, il aurait créé de l'ir- réparable; elle comprendrait son silence.

M"* Glaverie n'avait écrit que deux phra- ses : « Vous avez perdu mon enfant, je ne vous le pardonnerai jamais ».

C'était la levée en masse de la province, de la province insurgée contre Paris et son esprit de perdition.

Les deux beaux-frères aussi avaient mani- festé sèchement dans des lettres brèves et similaires leur décision de rompre tout rap- port avec le ménage Farnier : leur situation et le souci de la respectabilité de leur femme leur interdisaient toutes relations après le dernier scandale. Les sœurs d'Emma en souf- friraient, mais il y allait de la paix de leur ménage et de l'avenir de leurs enfants.

M. Farnier, navré, s'était bien gardé de communiquer ces lettres à sa femme, il se trou-

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vait depuis dix jours devant une Emma si pâle et si soucieuse qu'il ne voulait rien ajouter aux ennuis qu'il devinait en elle.

Il lui avait encore bien moins communi- qué les lettres reçues d'Avignon. Il y en avait une d'abord de son ami Pellabra, le secrétaire de la mairie. C'était avec moins d'acrimonie le texte même des lettres de la famille. M. Pellabra y narrait sa stupeur des événements, mais réservait à la société le chapitre de l'indignation. Les débuts de i^jme Parnier avaient fait scandale, ses pho- tographies surtout ; M. Pellabra discret, ne parlait pas de la poésie, les plus acharnés contre M"^ Farnier étaient M. Goliveaux, le capitaine de la gendarmerie, et M. Maton, le receveur des contributions, les meilleurs amis même d'Emile, bref, leur conduite à tous deux était unanimement blâmée, mais c'était surtout M™^ Farnier que l'on trouvait coupable. Lui on le plaignait, le mari, il avait cédé aux supplications de sa femme (M""" Farnier était si jolie !) et M. Pellabra

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ne cachait pas qu'ils auraient quelques déboires à leur retour. Le fonctionnaire en avait reçu une autre de M"" dWlpenaze. M""® d'Alpenaze, veuve à la situation assise et à la beauté déjà mûre, protégeait le ménage Farnier. Elle avait pris Emma en affection, elle écrivait confidentiellement à Emile pour lui demander ce qu'il en était, car elle se refusait à croire les journaux. C'était inconcevable, jamais Emma n'avait pu commettre cette poésie éhontée et consentir à paraître ainsi nue devant des hommes, ^jme Parnier était victime d'une méprise ou d'un bluff, des bruits calomnieux leur avaient fait le plus grand tort à eux deux, la société d'Avignon était très montée contre Emma surtout, il y avait un compte rendu de soirée dans les salons du Laurier d'Or qui avait déchaîné l'indignation, M""" d'Alpenaze avait pris sur elle de démentir toutes ces rumeurs injurieuses, elle demandait en grâce à M. Farnier de la confirmer courrier par courrier dans son opinion. M"" d'Alpe-

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naze avait hâte de proclamer l'innocence d'Emma et M. Farnier sentait toute la perfi- die de cette amitié soi-disant aveugle et si haute qu'elle repoussait toutes insinuations.

Il y avait aussi des lettres anonymes. Cau- teleuses et entortillées de périphrases, elles concluaient dans un style au verjus, mais plutôt pénible, que M. Farnier était un imbé- cile et M""* Farnier une grue, d'ailleurs, sans aucun talent. Le Conservateur des hypo- thèques y reconnaissait Tàme envieuse et prudente de M. Coliveaux et de M. Maton, d'ailleurs toutes les deux avaient été écrites sur du papier du café de la Préfecture. Pour ces deux-là il n'y avait pas de doute possible. Trois autres émaillées de fautes de français et d'une orthographe primaire avaient être dictées à leur cuisinière par des dames de la ville et M. Farnier y saluait une fois de plus la lâcheté venimeuse des âmes de province.

La province, les lettres anonymes ! La province n'en avait pas le monopole car M. Farnier en avait reçu aussi de Paris.

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Toutes étaient ordurières et cyniques et la rougeur de Thomme insulté lui montait au front en les lisant, toutes d'ailleurs, étaient explicites, on le traitait de cocu et de ruffian, une ironie bien parisienne le félicitait de la beauté de sa femme et du parti qu'il avait su en tirer et toutes étaient unanimes sur les talents de M"" Farnier, le pluriel du mot souligné ne laissant aucun doute. Il eût été coupable de laisser moisir tant de capacités à Paris. M. Agrado ferait fructifier ce capital, M. Farnier en loucherait certainement cent pour cent dans sa banque, et les sarcasmes se répétaient empennés de traits plus ou moins spirituels,

Emile ne comptait plus ces lettres ; elles dataient toutes du lendemain de la soirée du Laurie?' et depuis n'avaient pas cessé de pleuvoir au domicile du ménage. Emile les avait cachées soigneusement à sa femme et le jeudi matin, bouleversé, horripilé, hors de lui, il avait couru chez M. de Farenbourg et les lui avait mises sous les veux. L'homme

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de la Revue avait fait à Emile le plus cordial accueil et, d'un œil indifférent, en avait par- couru quelques-unes ; il s'était arrêté à la dixième « Inutile d'aller plus loin, c'était prévu », faisait cette face diplomatique, « M"' d'EUébreuse a du succès. On la traîne dans la boue, on la couvre d'ignominie, c'est Fonvers de la gloire. Tous les gens célèbres dépouillent le même courrier chaque matin, cela n'a aucune importance, cela prouve que votre femme a réussi, je pourrais vous nom- mer les signatures de ces lettres, quelques- unes n'ont même pas déguisé leur écriture, d'ailleurs leur style les accuse, ce sont toutes de vagues collaboratrices au Laurier plus ou moins refusées à l'ancienneté ou à la totale insuffisance d'orthographe, mais tenez, celle- ci est d'un homme. » Les yeux de M. de Farenbourg venaient de tomber sur une let- tre oij M. Farnier était violemment invectivé pour avoir conduit sa femme au lupanar, M. de Farenbourg y était traité de marchand de viande. « C'est un rédacteur àxiLaurier^

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un rédacteur remercié d'hier, c'est son P. P. C. corné en attendant l'article il me couvrira de toutes les boues dans la première feuille dont il crochètera la serrure, c'est Maxencc Noiremont, cette chère des Glaïeuls, je con- nais ses épithètes. M. Agrado a exigé son renvoi, il se venge. M""® Farnier a en recovoirune aussi, Noiremont a des bassesses de filles, d'ailleurs il est si peu un homme. Voilà la vie mon cher, la gloire y éclabousse comme la boue », et là-dessus M. de Faren- bourg avait emmené déjeuner au cabaret le provincial étourdi.

Après les huîtres, le journaliste avait achevé de rassurer Emile, les insinuations contre M, Agrado ne tenaient pas debout, il y avait longtemps que le banquier avait dételé. Il était trois fois grand'père et ses deux filles mariées dans le Faubourg:, la comtesse de Liétaut et la marquise Aspri- monti, menaient la somptueuse existence des escales et des yachts tant sur l'Océan que sur la Méditerranée, elles devaient

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voguer à l'heure qu'il est dans la Baltique et M. Agrado était bien plus préoccupé de télé- grammes à envoyer et à recevoir que di galanteries séniles. C'était un Mécène unique- ment épris d'art, il adorait- et encourageait la littérature et avait l'idolâtrie des objets rares et des jolies femmes : son culte de la beauté s'arrêtait là.

Le Conservateur des hypothèques était ren- tré hôtel FJorian rasséréné, un petit Juillet cacheté de cire mauve sur velin parfumé l'avait de nouveau rendu perplexe. « Ou- vrez l'œil et le bon, pauvre mari aveugle que l'on croit complaisant. Votre belle Emma ne se contente pas de mêler le vin de sa jeunesse au lait des vieillards, Florise d'Ellébreuse a le goût des aventures personnelles, c'est plus qu'une femme d'affaires, c'est une femme à béguins, demandez-lui donc ce qu'elle faisait hier de cinq à sept, rue Nou- velle, chez M. de Maubrignan. Votre femme a du goût, elle apprécie les cheveux auburn et les yeux verts ».

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Cette lettre avait complètement dévasté le sang-froid de M. Farnier, il connaissait ce nom et celte adresse, il l'avait lu sur une carte , traînant dans la chambre de sa femme.